Conversation avec des livres

ce sont les bouquinistes, de plus en plus rares chez nous, qui redonnent au livre de nouvelles vies. à  défaut d’être des incunables, les livres perdent leur appellation pour n’être plus que des «bouquins».

«La lecture de tous bons livres est une conversation avec les plus honnêtes gens des siècles passés», disait René Descartes déjà dans son siècle. Depuis ce dernier, il y a eu d’autres siècles et de nombreuses honnêtes gens avec lesquelles on pourrait converser. Mais qu’est-ce qu’un bon livre aujourd’hui et comment le dénicher alors qu’il s’en imprime et en circule par millions ? Difficile à dire selon ce qu’on cherche à y trouver. Deux grands lecteurs devant l’Eternel, Jean-Claude Carrière et Umberto Ecco, ont eu et avaient publié il y a plus de cinq ans des entretiens dans un ouvrage (dont nous avons déjà rendu compte dans l’une de nos chroniques) intitulé N’espérez pas vous débarrasser des livres (Grasset et désormais en livre de poche). Grand lecteurs, ils sont aussi des bibliophiles invétérés, compulsifs et dispendieux. Leurs relations aux livres est double. Elles prennent en considération à la fois le contenu en soi, et donc son auteur, mais aussi le livre en tant qu’objet d’antiquité, voire en ce qu’il représente historiquement de par sa qualité d’incunable, c’est-à-dire de livre ancien et rare. C’est une autre dimension dans cette «conversation avec les honnêtes gens» dont parlait Descartes. Bien entendu, nous sommes là face à une catégorie de lecteurs qui élèvent leur passion des livres à un sommet difficilement accessible même aux grands dévoreurs de bouquins ou aux gros rats de bibliothèque. «J’aime prendre possession d’un livre, dit J.C.

Carrière, qui a appartenu à un autre avant moi». A quoi ajoute Umberto Ecco : «J’ai des livres qui ont pris une certaine valeur moins à cause de leur contenu ou de leur rareté de l’édition qu’à cause des traces qu’y a laissées un inconnu, en soulignant le texte parfois de différentes couleurs, en écrivant des notes en marge…». A ce niveau du fétichisme, le livre est donc cet objet qui contient et se contient, se livre, si l’on ose dire, et se laisse posséder. Mais les gens de cette confrérie des gens du livre sont rares par la force des choses, c’est-à-dire par la rareté de ce qu’ils cherchent et les moyens financiers que cela nécessite. Ils sont rares aussi par la qualité et la diversité de leurs connaissances, voire pour le cas de nos deux auteurs, de leur érudition. «Certains prétendent, dit Umberto Ecco, qu’il y a deux sortes de livres. Le livre que l’auteur écrit et celui dont le lecteur prend possession. Pour moi, le personnage intéressant est aussi celui qui le possède».

Ces livres anciens, quel que soit du reste le degré de cette ancienneté, sont alors investis d’une seconde histoire et donnent à leur possesseur l’impression de partager et de converser avec leurs sources de provenance à travers les siècles. «Si vous possédez, précise J.C. Carrière, un livre qui provient de la bibliothèque personnelle de Mazarin, vous possédez un morceau de roi». Ce sont ces morceaux de choix que se disputent les collectionneurs d’ouvrages anciens, lesquels pour s’y retrouver doivent avoir une autre culture que celle des contenus. Ils doivent avoir un savoir spécifique sur l’histoire de l’édition, de l’impression et de la reliure. Car comme le signale Carrière, «les grands relieurs parisiens du XIXe siècle n’acceptaient pas de relier n’importe quel livre». C’est le nom de tel ou tel relieur renommé, dont le nom est connu des bibliophiles, qui «est la preuve, aujourd’hui encore, qu’il avait à leur yeux une certaine valeur».

Loin de cette science infuse qu’est la bibliophilie des gens cultivés, nantis et gavés de «Ex libris»(*), mais toujours dans les anciens livres, ce sont les bouquinistes, de plus en plus rares chez nous, qui redonnent au livre de nouvelles vies. A défaut d’être des incunables, les livres perdent leur appellation pour n’être plus que des «bouquins».

Mot populaire et d’argot synonyme de livre, le bouquin est cet ancien ouvrage que des usagers de la lecture plus ou moins instruits vendent aux bouquinistes ; les grands lecteurs vendant rarement leurs livres sauf cas de force majeure.

Voilà pourquoi on retrouve de tout chez certains de nos bouquinistes (sauf auprès de deux ou trois professionnels de la profession): livres scolaires et parascolaires, manuels obsolescents et guides périmés ; vieilles revues et magazines, beaucoup de livres de poche d’auteurs classiques inscrits dans les programmes scolaires, dont l’inévitable et ennuyeux Antigone d’Anouilh, torturés et gribouillés par des élèves peu emballés. La qualité et le chaland du bouquiniste est un indice révélateur de la situation de la lecture dans le pays. Le lecteur de seconde main n’est pas un lecteur d’occasion. Bien au contraire, il est en vérité le signe et l’indicateur de la bonne santé culturelle d’un pays. Or pour qu’il y ait de l’ancien, encore faut-il en produire du nouveau. Sauf que l’état des lieux est une vallée de désolation et d’inculture: de moins en moins de librairies et encore moins de bouquinistes. La désertification culturelle avance à pas de géant au grand bonheur de ceux qui obscurcissent l’horizon !…

Ex libris, du latin ex-libris meis (faisant partie de mes livres) inscription à l’intérieur d’un livre par lequel le propriétaire marque nommément sa possession.