Controverses sur un classement

L’indice de développement humain, construit à  partir
de trois critères, exclut les critères politiques : stabilité des institutions, démocratie, niveau de corruption…
Le classement du Maroc serait-il autre si l’on prenait en considération ces autres indicateurs ?
C’est à  voir ! L’ IDH n’en reste pas moins un outil utile pour rappeler une évidence : à  quoi bon plus de croissance si elle ne sert pas à  améliorer le développement humain ?

Le mauvais classement du Maroc selon le critère de l’indice de développement humain (IDH) a provoqué l’ire de hauts responsables de l’Etat, mécontents que le Maroc soit si mal traité par les officines internationales. Ce n’est pas la première fois que les pouvoirs publics contestent ce rang, l’assimilant à  une évaluation peu objective des performances de la politique sociale. Faut-il rappeler qu’une délégation officielle avait été dépêchée par le Maroc auprès des instances onusiennes, en 1992, lors de la sortie du premier Rapport mondial sur le développement humain. L’objet de la démarche : démontrer que l’indicateur est peu fiable, mal calculé, biaisé. Depuis, cet «output» statistique a fait une longue carrière et s’est bonifié par l’intégration de nouveaux critères dans sa combinaison. N’oublions pas que les indicateurs partiels utilisés dans la composition de l’IDH sont un pur produit des statistiques nationales. Le Pnud ne fait que «fabriquer» un indicateur synthétique à  partir d’une matière première fournie par les organes nationaux de collecte des données. Le Maroc n’est pas le seul pays à  protester auprès du Pnud contre son positionnement dans le classement mondial. Le Sénégal, le Burkina-Faso, la Côte d’Ivoire ne s’y reconnaissent pas non plus. Personne et encore moins l’Etat ne veut admettre d’être le «cancre social» d’une liste étendue de pays. Mais une lecture raisonnée, pédagogique de

l’IDH lèverait toute l’ambiguà¯té quant à  son interprétation.
Tout d’abord, il y a une tendance à  considérer que l’effort fait par le Maroc dans le domaine social, surtout depuis le lancement de l’INDH, ne peut passer inaperçu dans les statistiques. Or, cet argument ne résiste pas à  l’analyse : les données sur lesquelles est bâti le dernier rapport sont celles de 2005. La mise en comparaison de données touchant plus d’une centaine de pays se traduit naturellement par un décalage dans la date de publication des résultats de la fresque sociale mondiale. Quand bien même le classement porterait sur les deux dernières années, il ne serait pas plus éloquent. On ne peut rattraper des déficits sociaux cumulés sur une longue période en quelques années et des poussières. L’INDH n’est-elle pas qualifiée de «chantier de règne» ? Encore faut-il qu’elle se donne les moyens de lever les contraintes, institutionnelles entre autres, qui ont plombé l’impact des dépenses publiques sociales depuis des années.
Ensuite, si le Maroc n’améliore pas son rang dans le classement, c’est pour des raisons simples : les trois indicateurs partiels qui le composent n’évoluent que lentement. L’indicateur de développement humain se construit à  partir de trois critères : la longévité, définie par l’espérance de vie ; le niveau d’instruction, mesuré par le taux d’alphabétisation des adultes et le nombre d’années d’études ; et le pouvoir d’achat des habitants, déterminé par le revenu réel par tête pondéré par le coût de la vie. L’ IDH se calcule en réalisant une moyenne de ces trois indicateurs auxquels est attribué un chiffre compris entre 0 et 1 en fonction d’une valeur minimale et maximale pour chacun d’entre eux. La valeur obtenue, comprise entre 0 et 1, indique le chemin à  parcourir pour améliorer le degré de développement. La question est de savoir quels sont, parmi ces trois indicateurs élémentaires, celui ou ceux qui ne progressent pas suffisamment. Que peut faire le Maroc de mieux pour améliorer l’espérance de vie de ses habitants ? Certes, l’efficacité des dépenses de santé a encore de larges points à  conquérir mais c’est autrement plus complexe de gagner quelques années de vie quand un seuil est déjà  atteint. Le potentiel de gain est plus large pour des pays qui traà®nent encore avec une espérance de vie de 65 ou 68 ans que pour ceux dont la marge de progression est plus restreinte. Par contre, le Maroc traà®ne encore un lourd handicap dans le domaine de l’éducation : l’analphabétisme ou l’illettrisme sont des points noirs que les programmes publics n’ont pas encore réussi à  effacer. En supposant même que le Maroc fasse des progrès sensibles dans les deux domaines de la santé et de l’éducation, son classement risquerait d’être tiré vers le bas par les fluctuations à  la baisse du troisième indicateur élémentaire : celui du revenu par habitant. Une explication à  cette tendance : la pauvreté résiste à  l’éradication. L’économie et les revenus des ruraux sont exposés aux fluctuations de la pluviométrie. En injectant des ressources dans le développement des infrastructures sociales de base – eau, électricité, routes rurales -, l’Etat ouvre aux foyers démunis des possibilités d’accès à  la consommation de services collectifs mais ces dépenses publiques n’améliorent en rien le niveau de revenus monétaires des populations. Tel est le «paradoxe» apparent de la stratégie de lutte contre la pauvreté : elle a longtemps privilégié les dépenses publiques sans les accompagner de la création d’opportunités d’insertion sociale des pauvres.

Le tournant négocié par l’appui aux «activités génératrices de revenus» et au microcrédit redressera-t-il, à  l’avenir, ce déséquilibre ? Mesurer le développement d’un pays à  l’aide d’un indicateur composite présente des limites et une dose d’arbitraire. L’indicateur donne en effet le même poids à  trois paramètres différents : l’espérance de vie, le niveau d’éducation et le niveau de revenu. De plus, les chiffres utilisés nécessitent un minimum de précautions : ils reflètent imparfaitement la réalité. De même, l’IDH, qui est une moyenne nationale, masque souvent de fortes inégalités entre les sexes, les régions, les classes de revenus… Enfin, gardons à  l’esprit que l’ IDH, qui se construit à  partir de trois critères, exclut de fait les autres, notamment les critères politiques : stabilité des institutions, démocratie, niveau de corruption… Le classement du Maroc serait-il autre si l’on prenait en considération ces autres indicateurs ? C’est à  voir ! L’ IDH n’en reste pas moins un outil utile pour rappeler une évidence : à  quoi bon plus de croissance si elle ne sert pas à  améliorer le développement humain ? Une question éminemment politique…