Contes et animaux

Lorsque le penseur anglais Hobbes affirmait que «l’homme est un loup pour l’homme», il pensait en tant qu’homme et non pas en tant que loup. Autrement, ce serait bien évidemment l’inverse, et c’est le loup qui serait alors un homme pour le loup. Logique ? Pas tant que cela. Absurde ? Oui, assurément, car Hobbes ne peut pas se mettre dans la peau du loup et encore moins parler à sa place. Les animaux ne parlent pas. C’est le constat fait par l’homme et les animaux ne l’ont jamais démenti jusqu’à ce jour. Sauf dans les fables et les contes. Mais, dans ce cas, ce sont des récits racontés par des hommes qui font parler les bêtes en leur mettant dans la gueule des mots qu’ils n’osent pas faire dire à leurs congénères. D’ailleurs, on dit souvent d’un animal dont on apprécie  telle ou telle qualité humaine, qu’il ne lui manque que la parole.
C’est beau un conte. Il commence simplement par la formule consacrée : il était une fois et  finit souvent sur une fin et une morale heureuses. Le contraire de la vie en somme. Un conte se passe toujours dans le passé et c’est sa morale qui l’inscrit dans le temps présent ou le futur proche, peut-être parce que le présent ne fait pas rêver. Mais ce sont les fables et les contes d’animaux qui réveillent les souvenirs et attisent les rêves enflammés des hommes pleins de regrets. «Comme un vol criard d’oiseaux en émoi / Tous mes souvenirs s’abattent sur moi» (Verlaine. Poèmes saturniens).
De l’écrivain et journaliste anglais George Orwell on ne cite souvent, et à juste titre, que son célèbre et prophétique ouvrage 1984. Depuis sa parution et jusqu’à nos jours,  l’actualité et la marche tumultueuses du monde renforcent et confirment la charge symbolique et la teneur métaphorique de ce titre en forme d’année mythique. Pourtant, Orwell avait écrit un autre livre tout aussi métaphorique et d’une grande portée politique : La ferme des animaux (Folio). Dans ce  roman, court et d’un style plus simple que 1984, Orwell critique les lendemains des révolutions et le désenchantement des peuples après les grandes promesses. Certes, le livre visait sans équivoque l’URSS stalinienne même si l’auteur situe les événements en Angleterre, ce 21juin, lorsque éclate la révolte des animaux. Depuis ce jour les cochons vont diriger le nouveau régime et ce sont deux cochons en chef, Snowball et Napoléon, qui vont édicter ce nouveau règlement : «Tout ce qui est deux jambes est un ennemi. Tout ce qui est quatre jambes ou possède des ailes est un ami. Aucun animal ne portera de vêtement. Aucun animal ne dormira dans un lit. Aucun animal ne boira d’alcool. Aucun animal ne tuera un autre animal. Tous les animaux sont égaux. Le temps passe. La pluie efface les commandements. L’âne, un animal cynique, arrive encore à déchiffrer : tous les animaux sont égaux, mais (il semble que cela ait été rajouté) il y en a qui le sont plus que d’autres».
Ainsi donc, dans la littérature comme dans les fables, les animaux sont installés à la place des hommes non pour les remplacer mais bien pour endosser leurs tares et leurs avatars. Comme il ne leur manquait que la parole, ils leur en ont donné une. Et jusque dans les centres de recherches les plus sérieux ou les plus huppés, on a créé des séminaires pluridisciplinaires pour étudier, inventorier et théoriser la question de l’animalité dans la littérature et dans la langue. A preuve ce bel acronyme tiré d’un néologisme inventé par Jacques Derrida : «Animots».
Concluons avec cette information de poids sur un des plus gros animaux disparus de la planète depuis des millénaires mais que l’on veut ressusciter aujourd’hui. En effet, une équipe de scientifiques japonais veut créer un mammouth par clonage à partir d’un cadavre retrouvé congelé et conservé dans un laboratoire russe. Comment procéderont-ils ? C’est très simple et ceux qui ont compris expliqueront à leurs voisins : «Le projet consiste à introduire des noyaux de cellules du mammouth, mort depuis des milliers d’années, dans des cellules énucléées  (dont on a extirpé le noyau, si ça peut vous aider) provenant  d’un éléphant vivant, afin de créer un embryon contenant de l’ADN de mammouth». Après cette manip’, il faut trouver un éléphant femelle (on ne peut pas dire une éléphante ?) qui accepte de jouer le rôle de mère porteuse, lui installer l’embryon dans l’utérus et espérer qu’elle donnera naissance à un beau bébé mammouth. Il y a juste un petit souci si ce clonage marche : quand le bébé mammouth sera né, on ne sait pas quelle genre de nourriture conviendrait. C’est vrai, ils mangeaient quoi les mammouths, il y a des milliers d’années ? Tout cela rappelle ce conte, le plus court jamais écrit : «Lorsqu’il se réveilla, le dinosaure était encore là».