Conte en monnaie de singe

Ces gens qui ont un compte facebook sans jamais avoir eu les moyens d’en ouvrir un dans une banque… les voilà sauvés ou rattrapés, c’est selon, par un futur qui nous vient d’ailleurs. en effet, facebook va, dès 2020, leur permettre d’effectuer, le doigt dans le nez (ou le net), des transactions financières par le biais des réseaux sociaux.

«Pour gagner de l’argent il faut un don, mais pour le dépenser il faut une culture», affirmait l’écrivain italien Alberto Moravia qui ne manquait pas de succès, ni donc d’argent. Mais comme l’auteur du «Conformiste» et de «l’Ennui» ne manquait pas non plus de culture, on espère pour lui qu’il avait bien su le dépenser de son vivant. Il faut souligner que le don ici n’est pas à entendre au sens de legs ou de donation, mais en tant qu’aptitude à se faire de l’argent, tant il est vrai qu’il est des gens qui se révèlent plus doués que d’autres pour en gagner. D’autres encore cultivent l’art de le dépenser. Ah, l’argent, l’argent ! Vieille ressource que voilà, en pièces puis en billets avant de se dématérialiser et de se virtualiser sans pour autant perdre de sa propension à déclencher toutes sortes de passions tristes. L’argent est désormais au centre de moultes vies qui en dépendent et de multiples envies qui taraudent l’immense majorité des habitants de la planète. «Mon pauvre argent, mon pauvre argent, mon cher ami ! On m’a privé de toi, et puisque tu m’es enlevé, j’ai perdu mon support, ma consolation, ma joie…». Ainsi geignait Harpagon dans la célèbre pièce de Molière, «L’Avare».

Depuis bien longtemps, juste après qu’il a remplacé le troc, l’argent est un sujet de discussion inépuisable entre les humains. Depuis lors, personne ne peut prétendre l’ignorer ou feindre de s’en passer, sauf à vivre en ermite loin du bruit du monde et de ses tentations, reclus et demeurant indifférent aux besoins élémentaires comme aux envies superflues. Maintenant, si la fonction de l’argent est de répondre à ces derniers, on peut dire que, généralement et schématiquement, les démunis cherchent à répondre à des besoins et les autres, en fonction de leurs moyens, tendent à satisfaire des envies. Mais aujourd’hui, les besoins et les envies ont changé et se sont confondus dans un irrépressible désir de consommer plus, tout le temps et comme les autres. La société de consommation, la marchandisation des biens et des valeurs, puis l’avènement impromptue de l’ère numérique ont chamboulé les données anthropologiques et perturbé certains us et comportements des habitants des sociétés peu ou pas préparées à une telle disruption. Dans certaines contrées, non loin de nos grandes villes, on est passé en moins d’un demi-siècle de ces échanges empiriques faits de trocs, de «dons/contre-dons» qui fondaient le «contrat social» des sociétés traditionnelles à une marchandisation des biens accélérée, monétisée et désormais en voie de dématérialisation.

On avait ironisé ici, dans une précédente chronique, à propos de ces gens qui ont un compte Facebook sans jamais avoir eu les moyens d’en ouvrir un dans une banque. Les voilà sauvés ou rattrapés, c’est selon, par un futur qui nous vient d’ailleurs. En effet, Facebook va, dès 2020, leur permettre d’effectuer, le doigt dans le nez (ou le Net), des transactions financières par le biais des réseaux sociaux. En annonçant la semaine dernière la création d’une monnaie virtuelle, le géant américain qui truste déjà les réseaux sociaux Facebook et Instagram, en plus des messageries instantanées Messenger et WhatsApp, va permettre à ses plus de deux milliards d’utilisateurs de se passer des banques. D’après des experts inquiets, si cela venait à se confirmer, cette innovation monétaire numérique serait de nature à créer une rupture radicale qui pourrait rebattre les cartes et, peut-être ringardiser à terme, un système bancaire bien établi dans la zone de confort de ses coffres-forts. Le joli nom de code choisi pour cette nouvelle monnaie virtuelle est «Libra», ce qui sonne bien mieux que Dollar, Euro ou Yen, même si ce n’est pas une monnaie sonnante et trébuchante. Mais cette «cryptomonnaie» n’en est pas moins adossée à une Réserve et un «panier monétaire» crédibles, comme disent les monétaristes avertis, mais qui n’ont rien vu venir ce coup-ci. «D’accord, tout ça c’est bien beau, mais maintenant que les choses sont ce qu’elles sont, et nous dans tout ça?», se demande l’insolvable journaliste autochtone en mal d’infos de «proximité», et qui, za3ma comme Mallarmé, veut «donner un sens plus pur aux mots de la tribu». Comment répondre à celui-là ? Si d’aventure il est sans compte bancaire ou interdit de chéquier dans toutes les banques de la place, il peut dire merci à «Libra». Seulement voilà, l’argent est un puissant addictif et, phonétiquement parlant chez nous, «Libra» veut dire seringue, alors comme dirait l’autre : «Qui s’y frotte, s’y pique». Quant aux remerciements au «Libra», il y a notre ami, l’humoriste Pierre Dac, qui délivre gratuitement ce conseil piqué dans l’une de ses «Meilleures pensées» (Editions du Cherche-Midi): «Celui qui, dans la vie, est parti de zéro pour n’arriver à rien n’a de merci à dire à personne».