Conte d’une nuit sans lune

Il s’agit d’une population qui attend toutes les nuits des présents, des cadeaux qui seraient distribués à  la première lueur de l’aube. Il est 7h30, le jour s’est levé depuis plus d’une heure. Il n’y a pas plus de cadeau que de beurre en broche.

Il était une fois un pays dont les habitants attendaient le jour o๠de gros présents devaient être déposés devant leurs portes à  l’heure du laitier. Et tous les matins, ils se tenaient au seuil de leurs maisons dans l’espoir d’être servis. Les jours pluvieux, constatant qu’il n’y avait rien, ils mettaient leur infortune sur le compte de la météo. Mais lorsque le soleil se levait franchement sur les toits de leurs demeures sans que le présent y fût déposé, ils se mettaient d’abord à  dire du mal du préposé à  la distribution des cadeaux. «Encore un incompétent qui ne connaà®t pas la ville», médite l’un ; «C’est un coup monté par les étrangers», rétorqua un autre. Et peu à  peu, une vaste polémique s’installa dans la ville, nourrie de suspicion et de délation qui firent d’un groupe d’insomniaques vaguement identifiés des chapardeurs de ce bonheur promis ramassé à  la sauvette dès les premières lueurs de l’aube. On releva aussi chez cet ivrogne qui ne regagnait son domicile qu’au petit matin des signes ostentatoires de joie et d’allégresse. Les mêmes signes furent décelés dans la voix du muezzin qui entamait son service avant la levée du jour. Sans compter ces manifestations de joie repérées chez les veilleurs de nuit, les vigiles et tous ceux dont le travail commençait ou finissait avant le lever du soleil. Et c’est ainsi que les habitants décidèrent d’organiser des veillées générales pour être là  lorsque la distribution sera effectuée. Et c’est ainsi que tout le monde s’installa sur le seuil de sa porte en scrutant le ciel dans l’attente de cette lueur annonciatrice d’aubes chargées de présents. Depuis, il n’y eut plus d’ivrogne, plus de muezzin, plus de vigile, plus de veilleur de nuit ; pas même un chien aboyant au passage d’un chat et, bien sûr, pas un chat. A l’heure qu’il est, et selon des informations concordantes et puisées auprès de sources autorisées, tous les habitants de la ville sont encore debout devant leurs maisons. A bout de force, les yeux rouges, mal lavés et flottant dans des pyjamas en lambeaux, ils ont, toujours selon les mêmes sources, un étrange regard hagard pointé vers un ciel sans lune dans une nuit sans étoiles. On les appelle les «guetteurs du petit matin» et tous les médias du monde s’intéressent à  leurs étranges rituels nocturnes. Mais devant le silence observé par ces créatures de la nuit et de l’aube, nombre d’interprétations et d’explications sont avancées par des anthropologues, des ouléma et des experts de tout poil. On a procédé depuis peu à  l’analyse des cassettes vidéo enregistrées par un caméraman free lance travaillant pour une chaà®ne albanaise d’info en continu. Ce sont du reste les seules images dont on dispose à  l’heure actuelle. Mais, selon les spécialistes du sommeil qui se sont basés, à  la fois, sur ces images et sur le témoignage de bonne foi du muezzin au chômage, il est trop tôt pour se prononcer à  propos des conséquences sur la santé de ces «guetteurs d’aubes» ainsi que sur les retombées socio-économiques d’un tel phénomène de société. Cependant, ils n’excluent pas, pour expliquer ce trouble nocturne du comportement, le mélange de quelques spécialités culinaires locales sur lesquelles ils auraient forcé des nuits durant si l’on en croit le peu de témoignages qui ont été recoupés. Sans partager les inquiétudes de ces experts, le célèbre anthropologue et directeur du Centre de Recherches et d’Etudes Vivantes et Emballées (C.R.E.V.E), le bien nommé Abdellile Bounaâssa, ne voit dans ce comportement qu’une «survivance d’anciennes coutumes tribales, une espèce d’archétype ressurgissant à  la suite de certains rites accompagnés de ripailles nocturnes o๠certes, on force un peu sur des produits alimentaires locaux. Mais, ajoute-t-il pour mettre son grain de sel, « il ne faut pas non plus en faire tout un fromage.» C’est tout ce que l’on peut dire, à  cet instant, sur cette étrange affaire qui secoue les nombreux médias ici réunis. Pour récapituler tout en rappelant qu’il faut rester très circonspect et éviter tout emballement médiatique, car on ne dispose que de très peu d’informations scrupuleusement vérifiées. Pour récapituler donc, on va dire qu’il s’agit d’une population qui attend depuis on ne sait combien de nuits. Et là  encore on insiste sur la prudence avec laquelle il faut avancer des chiffres… Une population qui attend toutes les nuits, semble-t-il, des présents, des cadeaux en quelque sorte, cadeaux qui seraient distribués à  la première lueur de l’aube. Il est 7h30, le jour s’est levé depuis plus d’une heure. Il n’y a pas plus de cadeau que de beurre en broche. C’était là  un conte d’une nuit sans lune. A vous les studios !