Conte de vacances ordinaires

Heureuse époque que celle que nous vivons aujourd’hui, quoi que l’on en dise, car elle nous permet encore de ne pas tout faire comme les autres. Tenez, pour les vacances d’été, par exemple, il y a moyen de ne pas en revenir comme au retour des tranchées, rouge ou cramé par un soleil de plomb et la tête pleine de bruit. Ainsi, à la fameuse question de la rentrée : «Où avez-vous passé vos vacances ?», on peut surprendre par une réponse aussi laconique qu’originale : «Chez-moi.» On peut être certain que l’on ne vous en demandera pas plus sur le sujet.

Mais il n’est pas sûr que vous échappiez à une description détaillée des vacances de votre interlocuteur. C’est fou ce qu’on se plaint de ses vacances depuis que celles-ci se sont démocratisées. Par démocratisation il faut entendre, à peu de chose près, l’été 36 en France à l’heure des congés payés. Un truc de socialistes français qui sont restés dans les chiffres symboliques des années trente du «Front popu», comme la semaine des 35 heures.

Mais là, on s’égare loin de chez nous, où les vacances ne sont pas données mais où on peut avoir un crédit pour en bénéficier. Un simple fonctionnaire, à revenu moyen, peut avoir jusqu’à quinze mille dirhams de crédit. Ajouté à la dette du mouton de l’année d’avant – qui ne tardera pas à voir pointer la tête d’un autre mouton juste après le Ramadan – et à celle de la Logan sans options, le crédit devient un destin, une autobiographie en feuilleton que l’on raconte au retour des vacances chiffres et soupirs à l’appui.

Fini le bon vieux temps où l’on pouvait lire ces pancartes froidement dissuasives : «La maison ne fait pas de crédit», à peine humanisées en arabe avec cet ajout : «Wa rrizqo ala Allah» (et c’est Allah qui pourvoit). Ça ne mange pas de pain et ça renvoie tout à Dieu. Aujourd’hui, les maisons de voitures, de crédits à la consommation, de loisirs et d’achat de voitures pourvoient à tout et c’est ainsi qu’Allah est grand.

Ouvrons une parenthèse au milieu de cette mystique consumériste pour faire une simple remarque de profane en politique et en bien d’autres choses : si la démocratisation est un processus politique lent et en construction permanente, celle qui a trait aux crédits destinés aux salariés désargentés n’a pas pris plus de cinq ans pour s’installer avec ses heur(t)s et ses malheurs.

«Alors et ces vacances ?». «M’en parle pas», répond l’autre en cherchant des pièces pour nourrir le parcmètre et préserver sa Logan noire non métallisée des prédateurs et de leurs pièges à loups improprement et illégalement nommés «sabots». Après avoir insulté la religion et le sexe de la mère de ceux qui ont permis l’installation de ces machines à pomper les sous des pauvres automobilistes, il s’en va narrer les vicissitudes du vacancier en bord de mer.

«Wa sahbi, jouj crouvitate bkhamssine derham !» (deux crevettes à cinquante dirhams). Et d’énumérer d’autres griefs à propos des hôtels, des plages bondées, du tapage nocturne, des moustiques, des prix de location des parasols… Tout ce cauchemar fut relaté le temps d’accéder à la machine du parcmètre et de glisser quelques pièces. Même ici il faut faire la queue comme pour le buffet du petit-déjeuner dans ce village de vacances aux allures de caserne en rase campagne.

On quittera cette conversation surprise au hasard d’un stationnement, dans une petite rue de Rabat, pour revenir à ceux qui n’ont rien à raconter sur leurs vacances. Par nécessité ou par choix, on aura échappé à ce voyage au bout des nerfs. Les uns vont se farcir les photos de vacances prises par les téléphones portables ; les autres, pour certains d’entre eux en tout cas, peuvent juste citer, voire plus si affinités, tel ou tel roman lu et apprécié : Là d’où je viens, du jeune écrivain anglo-soudanais Jamal Mahjoub (Ed. Actes Sud) ; le DVD piraté du film Le retour, d’un jeune cinéaste russe, Andreï Zviaguintsev, primé au Festival de Berlin en 2003.

Le romancier Jamal Mahjoub est un digne héritier – en anglais dans le texte, mais la traduction française est excellente – de son compatriote arabophone Tayeb Salah. Le cinéaste russe, lui, est un excellent disciple d’Antonioni, lequel a profité des vacances pour nous quitter en la bonne compagnie de Bergman.

A part cela, il s’est certainement passé bien des choses dans le monde qui auront échappé à ceux qui ont pris des vacances comme à ceux qui s’en sont passé. Mais ne demandez surtout pas comment va le monde – l’arabe et l’autre, car chez ces gens-là il existe en double – à ceux qui ont passé leurs vacances plantés en alternance devant Al Jazira et Iqra’a.