Comprendre le monde musulman (XI) Après la réflexion, quelle action ?

Le problème est de créer volontairement des conditions
qui se sont trouvées réunies accidentellement dans les
contextes où la modernisation s’est produite en premier
lieu. Maintenant que différentes sociétés sont intégrées
dans un espace global, la question la plus importante est
de savoir comment créer des conditions comparables.

Le politologue Timothy Garton Ash (TGA dans la suite du texte) a identifié six explications possibles pour les remous qui affectent le monde musulman contemporain. Abdou Filali Ansary a examiné, dans les neuf chroniques précédentes, les explications que TGA a présentées, ainsi que d’autres qu’il a ignorées ou omises. A présent, il se propose de dégager quelques leçons sur des directions possibles que la réflexion pourrait emprunter.

Quelles leçons pouvons-nous dégager de la discussion des six «explications» proposées par TGA et de quelques autres qu’il a ignorées ? Comme il est de règle dans les exercices de ce genre, lorsqu’on a affaire à des phénomènes complexes, il ne peut être question de formuler des «conclusions » fermes et définitives. Mais on peut déblayer le terrain, et identifier au moins ce qui devrait être évité ainsi que des directions possibles pour la réflexion.

La première chose qui vient à l’esprit est que de gros nuages obscurcissent l’horizon intellectuel depuis quelques décennies. Des catégories très amples, telles que «islam» et «modernité », sont dressées dans des débats qui, encore une fois, et plus peut être que ne le pense TGA, en disent plus sur les convictions intimes des acteurs en présence que sur ce qui se passe dans le monde réel. Ce sont des idéologues, fondamentalistes de tous bords, islamistes et néoconservateurs, qui trouvent dans l’usage de ces catégories le moyen d’enfoncer leur clou, d’imposer les oppositions et de faire accepter les simplifications dont ils ont besoin pour conforter leurs positions.

Non seulement ces catégories détournent l’attention des changements et problèmes réels, mais encore elles déchaînent des passions intenses, provoquent des confrontations artificielles et renforcent bien des dérives. Comme si, alors que la connaissance du monde musulman vient de trouver les approches et les tons qui aident à dépasser l’orientalisme hérité de l’époque coloniale, elle se trouve confrontée à des obstacles d’un ordre nouveau.

Maintenant le défi est peut-être plus grand : ce sont des mouvements idéologiques puissants, relayés par les médias, qui s’arrogent la parole sur les sociétés musulmanes. Le discours basé sur la recherche scientifique est confiné dans les cercles intellectuels et des milieux universitaires. La recherche en sciences humaines et sociales, quand elle se fait sérieuse, permet de balayer les oppositions, simplifications et préjugés de toutes sortes disséminés par les idéologues et relayés par les médias.

Elle permet de dissoudre bien des malentendus au sujet de l’islamet des musulmans. Nous avons vu qu’Alfred Stepan a montré, données concrètes à l’appui, que l’idée même d’une opposition entre islam et démocratie n’à aucun sens. Clifford Geertz a également montré que l’attente d’une «réforme» de l’islam est tout autant mal fondée. Les deux, en fait, ne font que confirmer ce que disent de nombreux chercheurs issus du monde musulman. Cela nous rappelle que l’histoire des musulmans est actuellement un vaste chantier où s’activent de très nombreux chercheurs.

Les travaux produits de nos jours sont en train de redessiner le paysage et de préparer des matériaux pour l’émergence d’une nouvelle conscience historique chez les musulmans.

Parmi les six «explications» énumérées par TGA et celles qu’il a omises, celle qui désigne la privation comme source des crises du monde musulman contemporain paraît toucher un socle réel, mais pas dans le sens que lui donne TGA. Le problème ne vient pas tant des frustrations engendrées par le spectacle de l’opulence et des libertés (notamment au plan sexuel) dont jouissent les Occidentaux (que sait-il de ce qui se passe dans les sociétés musulmanes ?) que la misère matérielle produite par des politiques économiques désastreuses, combinée avec la misère intellectuelle produite par des politiques éducatives désastreuses.

Peut-être devrait on avoir recours aux analyses proposées par Amartya Sen pour comprendre comment des politiques distributives déterminées créent la misère même quand les ressources sont disponibles. Nous devrions envisager de voir comment de telles analyses nous aident à comprendre la création de la misère intellectuelle dans les contextes musulmans, comment des élites ont été tentées par le pillage matériel et ont mis en place les moyens de l’accompagner au plan intellectuel.

Le fait que la construction de l’Etat moderne n’a pas pu être menée à son terme a joué, comme nous l’avons vu, un rôle déterminant dans la création des conditions qui ont favorisé les évolutions en cours. Evidemment, la conjoncture politique dans chaque pays (le comportement des élites au pouvoir) a joué un rôle important et permet d’expliquer les écarts entre pays différents. D’un côté, les théories qui soulignent les dissymétries créées par le processus de modernisation sont illustrées par des faits. En même temps, les évolutions internes à chaque pays sont importantes et ne peuvent être ignorées.

En fait, dans l’écrasante majorité de leurs pays, les musulmans ont besoin d’espace où la pratique politique est ouverte et efficace. Ce qui changera les attitudes, c’est l’ouverture de perspectives d’avenir, le déblocage des mécanismes politiques. Alexis de Tocqueville, qui a observé l’émergence de la démocratie en Amérique en pensant à son pays (la France), où la démocratie n’était pas encore née, avait bien relevé que l’idée d’un avenir ouvert (les possibilités offertes par la conquête de l’Ouest), le sentiment que les populations étaient requises d’obéir à des règles qu’elles avaient définies elles mêmes et une conscience religieuse reflétant le tout constituaient les principaux «ingrédients» d’une démocratisation réussie.

De nos jours, le problème est de créer volontairement des conditions qui se sont trouvées réunies accidentellement dans les contextes où la modernisation s’est produite en premier lieu. Maintenant que différentes sociétés sont intégrées dans un espace global, la question la plus importante est de savoir comment créer des conditions comparables.

Là, l’histoire récente nous offre un exemple éloquent. Souvenons-nous en effet que de grands changements ont pu être introduits dans les rythmes économiques mondiaux le jour où des responsables perspicaces ont eu l’intuition, développée ultérieurement sous forme de théories par Amartya Sen, qu’une redistribution courageuse des ressources pouvait mettre fin à des cycles de dépression et mettre les économies du monde sur une voie de croissance quasi continue. N’est-il pas temps de penser à un New Deal culturel, économique et politique à travers le monde ?