Comprendre le monde musulman (VIII)

L’Occident est-il la cause de tous les maux ?

Le politologue Timothy Garton Ash a identifié six explications possibles aux remous qui affectent le monde musulman contemporain. Dans cette série de chroniques, Abdou Filali-Ansary se propose de discuter ces «explications» ainsi que leurs implications pour notre contexte politique et social. La présente chronique revient sur la sixième explication qu’il fournit, selon laquelle ce seraient la misère et la privation qui rendraient compte des difficultés que vivent les sociétés musulmanes contemporaines.

Il est remarquable que, il y a quelques semaines, deux musulmans aient obtenu le prix Nobel. Orhan Pamuk a obtenu le prix de littérature, Muhamad Yunus, le prix de la paix. Le premier a reconstitué, avec un luxe de détail, un monde disparu, un monde à peine concevable aujourd’hui. Il fait revivre les tourments intensément ressentis par des artistes musulmans qui avaient atteint des sommets dans leur art et qui découvraient qu’ailleurs d’autres directions, insoupçonnées par eux, étaient ouvertes par d’autres artistes. Les sommets qu’ils avaient atteints étaient ceux de la performance («performing arts» comme on dit en anglais), exécution minutieuse de procédés et démarches éprouvés.

C’est ce que les musiciens font lorsqu’ils reproduisent avec la plus grande précision de grandes œuvres. Les miniaturistes musulmans reproduisaient des figures et des scènes selon des procédés établis par des maîtres dont l’autorité était devenue incontestable. Leurs tourments s’intensifièrent lorsqu’ils surent que, dans l’Europe voisine, leurs confrères ne reproduisaient plus ce que des maîtres avaient produit avant eux, mais s’aventuraient dans la création du nouveau et même exploraient ce que les gardiens de la loi (fuqaha) interdisaient : peindre la nature, le visage humain, bref, reproduisaient le monde tel qu’il était, avec le sens de la perspective.

Muhammed Yunus est crédité de quelque chose de plus modeste, une idée simple, mais qui s’est révélée d’une efficacité incroyable. Il suffit d’un rien, a montré M. Yunus, pour faire repartir des individus piégés dans des situations de pauvreté extrême. Un rien, c’est-à-dire un micro-crédit, peut aider des laissés-pour-compte à se lancer dans une activité productive et à mettre en marche une accumulation qui les sort de la dépendance dans laquelle ils se sont trouvés empêtrés.

Des femmes, surtout, ont pu avoir accès au marché, se doter d’un capital et avoir les moyens d’un nouveau départ dans la vie.

Que nous disent les deux réussites sur la situation du monde musulman ? Quel lien peut-on concevoir entre les deux ? Les deux à mon avis, représentent des réactions à la misère, misère intellectuelle dans un cas, misère matérielle dans l’autre. La privation, comme le croit Timothy Garton Ash, est certes mère de toutes les frustrations. Le «bien» dont on se sent privé peut ne pas valoir grand-chose, mais ne pas le posséder est souvent vécu comme un grand malheur.

Il se trouve que de nombreuses privations, dans le monde musulman, sont artificielles, imposées à la société au nom de la religion ou bien en raison de choix politiques déterminés. Un historien a remarqué que le Coran avait eu des termes très durs à l’encontre des poètes, mais n’a soufflé mot contre la sculpture ou la peinture. Pourtant, les musulmans n’ont vu aucun mal à la poésie et ont décrété que toute peinture ou sculpture confinait à l’idolâtrie et devait être rejetée au nom de l’islam.

Ils se sont ainsi permis un double écart par rapport au texte coranique et ont accordé à leur position le sceau de la religion. Si vous demandez à un islamiste ce qu’il en pense aujourd’hui, il vous dira que la reproduction de formes vivantes est contraire à la religion. Pour soutenir ses propos, il se référera soit à l’autorité de la pratique sociale des musulmans, soit à celle de maîtres d’autrefois, mais pas au Coran.

Il est vrai que si la misère intellectuelle est, d’une certaine manière, imposée, la misère matérielle, dans les contextes musulmans, n’est pas inventée, ni imposée dans le sens que l’on donne normalement à ces termes. Un autre Prix Nobel, Amartya Sen (un non-musulman cette fois-ci), a montré que la misère ne résulte pas nécessairement du manque de ressources, mais le plus souvent de mauvaises politiques de distribution. Il a pu montrer que les famines qui avaient frappé l’Inde récemment n’étaient pas liées à des diminutions de la production agricole mais à des politiques salariales défectueuses. Des stocks d’aliments pourrissaient ici, des hommes mourraient de faim là.

La misère et la privation sont bien là, et on ne peut nier leur rôle dans l’approfondissement des frustrations ressenties par ceux qui les perçoivent comme une contrainte imposée (à ce titre, il est remarquable que le terme mu’attalun, utilisé pour désigner les diplômés chômeurs au Maroc, dit quelque chose de bien précis : ils se considèrent comme des «astreints au chômage»).

Des déséquilibres économiques ont certes été produits par la modernisation, l’urbanisation rapide, etc. Ils ont produit des formes (et des extrêmes) de pauvreté inconnus jusqu’alors. En même temps, une «accumulation primaire» (le terme utilisé par les historiens pour désigner les appropriations initiales qui ont permis de constituer des capitaux) se produisait selon des voies peu transparentes et a conduit à créer, dans de nombreux pays musulmans, une situation où les privations, les écarts, tant au plan matériel qu’intellectuel, sont criants.

Dans le contexte d’aujourd’hui, ce que nous avons appelé la misère intellectuelle a été le fait de politiques éducatives qui ont coupé les jeunes générations des sphères scientifiques, intellectuelles et artistiques internationales. Les politiques dites d’«arabisation» ont en fait conduit à limiter l’accès des jeunes générations, entre autres, aux sources du savoir et de la pensée qui ont été accumulées par les sociétés modernes. En règle générale, l’éducation des jeunes générations de musulmans a failli dans sa mission de transmettre un savoir équilibré sur le monde d’aujourd’hui et sur la culture moderne.

Elle a failli en même temps dans la mission d’armer les jeunes de méthodes critiques, procédures rationnelles qui sont indispensables à tout individu «lâché» dans les conditions d’aujourd’hui. En d’autres termes, l’éducation a failli au plan des contenus (la représentation qu’elle donne du passé et du présent est fortement appauvrie et déformée) et au plan des outils intellectuels (les approches rationnelles et critiques sont découragées au profit de l’apprentissage par cœur et de la soumission à des «autorités»). Il y a certainement là un facteur décisif, dont les effets sont aisément reconnus dans la manière dont réagissent des personnes éduquées différemment.

On peut certes rétorquer que l’éducation est assurée par des Etats eux-mêmes issus du coloni alisme (des Etats post-coloniaux, comme on dit), et donc renvoyer à l’explication numéro 5 proposée par Timothy Garton Ash (l’Etat despotique cherchant à conditionner ses citoyens plutôt qu’à les éduquer) et considérer que les défaillances de l’éducation aujourd’hui sont une conséquence, non pas une cause de l’état actuel des choses.

Il n’empêche que la situation actuelle dans beaucoup de pays musulmans est pour le moins paradoxale : des représentations et des attitudes incompatibles avec l’état actuel du savoir sont reproduites et disséminées par les systèmes éducatifs mis en place par les Etats modernes, souvent au nez et à la barbe des décideurs politiques et des milieux universitaires qualifiés. Timothy Garton Arsh a peut-être touché juste là, sauf que ce n’est pas tant le spectacle de l’opulence (et de la liberté sexuelle) dont jouissent les Occidentaux qui cause la «rage» des jeunes musulmans, mais plutôt la frustration de voir tant de ressources dilapidées (ou accaparées injustement) d’un côté, et tant de misère de l’autre, ainsi que le prisme déformant mis en place par des politiques éducatives fondées sur la démagogie.
A suivre…