Comprendre le monde musulman (VII)

L’Occident est-il la cause de tous les maux ?

Le politologue Timothy Garton Ash a identifié six explications possibles pour les remous qui affectent le monde musulman contemporain. Dans cette série de chroniques, Abdou Filali-Ansary se propose de discuter ces «explications» ainsi que leurs implications pour notre contexte politique et social. La présente chronique revient sur la thèse selon laquelle l’Occident serait le responsable des difficultés que vivent les sociétés musulmanes contemporaines.

Selon les historiens, les grands changements qui ont affecté la vie des hommes dans l’Antiquité ont été, pendant des siècles, lents et progressifs. Les principales découvertes (comme la découverte du feu) et les principales inventions (invention de l’écriture, par exemple) se sont transmises rapidement d’une société à  l’autre et leur ont permis d’avancer presque au même rythme. L’équilibre des forces entre elles a pu être maintenu du fait que l’avantage conféré à  chacune par une découverte ou une invention était rapidement acquis par les autres.

La poussée de la modernisation en Europe à  partir du XVIIIe siècle a changé l’ordre des choses. Le rythme rapide des découvertes et inventions, ainsi que les changements qui en ont résulté dans le fonctionnement des sociétés, a donné aux Européens un avantage net sur les autres sociétés à  travers le monde. L’expansion européenne qui s’en est suivie (exploration des océans, découverte des Amériques, colonisation, etc.) a été l’une des conséquences de ces changements. La conséquence la plus importante et la plus durable a été de «bousculer» sérieusement toutes les sociétés non européennes, de les soustraire au rythme de leur vie propre et de leur imposer des changements selon des modalités qu’elles ne pouvaient ni choisir ni maà®triser.

Le dilemme des sociétés non-européennes était tel qu’elles ne pouvaient ni reproduire les changements accomplis par l’Europe, ni les ignorer en s’enfermant sur elles-mêmes, ni échapper à  leurs conséquences. Il n’était plus possible de procéder par ajustements progressifs, ni d’incorporer quelques éléments étrangers sans bouleverser l’équilibre vécu. Plus question pour elles d’ignorer ce qui venait de l’extérieur, ni de le contrer de manière efficace.

Cela explique-t-il les soubresauts, les turbulences vécues par les sociétés musulmanes ?
Sur cette question, les avis des historiens divergent. Certains décrivent l’état du monde musulman au début du XIXe siècle comme celui d’un monde «endormi», coupé du monde extérieur, inconscient des grands changements vécus par l’Europe voisine et vivant dans le cadre de traditions héritées d’un passé lointain. D’autres relèvent que les sociétés musulmanes étaient loin d’être dans un état de stagnation, qu’une modernisation endogène était en train d’affecter divers aspects de la vie politique et sociale et que ces changements ont été perturbés puis interrompus par l’intervention des puissances européennes.

Il est vrai que, même si on refuse de considérer la campagne de Napoléon en Egypte (1798) comme un «coup de tonnerre dans un ciel serein», l’intervention européenne a porté un grand coup aux structures traditionnelles dans les contextes musulmans. La colonisation a été un moment dans la dynamique créée par l’émergence de l’Europe comme ensemble de puissances dominantes, en constante progression aux plans technologique, scientifique et politique. Elle a profondément traumatisé les sociétés colonisées et leur a adressé le défi le plus grand qu’elles aient connu.

Toutefois, outre le monde musulman, d’autres aires du monde ont reçu le même choc, ont perdu leur équilibre ancien, puis se sont redressées, ajustées à  la nouvelle situation, ou seraient en train de le faire. On mentionne souvent l’exemple du Japon, parce que la mutation s’y est accomplie rapidement et avec succès. La Chine, l’Inde, le Brésil seraient en train de suivre. Pourquoi de tels ajustements ont-ils été possibles dans ces régions et pas dans le monde musulman ?

C’est ce qui pousse certains à  désigner l’islam, non l’intervention européenne, comme la source véritable des problèmes que vivent les sociétés musulmanes. Nous sommes donc en présence de deux thèses qui se font face, comme dans un miroir. Pour chacune, le problème, c’est l’autre. La doctrine qui renvoie son image comme un miroir, est celle que l’on a vue: l’islam n’est pas le problème, c’est plutôt l’autre, l’Occident. Autant dire que, encore une fois, nous sommes renvoyés à  des oppositions simplistes. Nous nous trouvons dans une situation oà¹, face à  ceux qui disent que «l’islam est la solution», d’autres disent «l’islam est le problème». Ni l’une ni l’autre des deux affirmations ne renvoie à  des constats concrets. En fait, nous savons qu’il s’agit d’une fausse question, puisque, entre autres, il a été démontré que l’islam ne constituait en aucun cas un obstacle sur la voie de la démocratisation.

Peut-être que, pour dépasser des oppositions aussi simples que totales, on peut mentionner le fait qu’à  la différence du Japon, de la Chine, de l’Inde et du Brésil, de nombreuses régions du monde musulman ont attiré des appétits puissants et constitué des intérêts géostratégiques importants, sans avoir la «masse» politique suffisante pour résister. Vue de cet angle, la thèse de l’impérialisme n’est pas sans fondement. L’intrusion externe a été plus puissante qu’ailleurs, a produit des déséquilibres plus profonds et a généré des frustrations plus grandes, d’autant que les musulmans avaient connu les Européens dans d’autres conditions. Le passé, le présent, les enjeux sont donc bien plus «lourds» et la charge émotionnelle bien plus grande.

Ce qu’on oublie en fait, dans cette discussion, c’est que les changements (au sens positif du terme) qui se sont produits au cours des deux derniers siècles sont bien plus importants qu’on ne le pense. On parle encore d’islam et d’Occident comme de deux partenaires de masse comparable, engagés dans une confrontation qui a connu plusieurs épisodes. Une grande illusion sans doute. Du point de vue d’une masse humaine, économique, scientifique, etc., il n’y a aujourd’hui aucune commune mesure. La dissymétrie entre les deux (si on tient à  les voir comme deux «partenaires») est très grande et continue de s’approfondir.

Au début du XXe siècle, il y a eu, dans le monde musulman, des intellectuels qui ont voulu se rendre à  cette évidence. Ils ont vu que la «supériorité» européenne n’était pas un «moment défavorable» dans la longue lutte entre musulmans et chrétiens, mais quelque chose d’entièrement nouveau, un moment dans l’histoire mondiale qui dépassait la prétendue confrontation entre islam et modernité. C’était une transformation en profondeur qui apportait quelque chose que l’humanité, y compris l’Europe, n’avait jamais connu. La modernité a bien commencé dans un contexte donné (le contexte européen), comme d’autres grandes transformations ont commencé dans d’autres régions (naissance du monothéisme, par exemple), mais ses répercussions dépassent le lieu et la société o๠elle est née. Le défi qu’elle crée est important pour toutes les sociétés, celle o๠elle est née et celles qu’elle a atteintes. Ici encore, les oppositions violentes cachent la réalité. Le changement est réel. Le regarder en face et le penser sont les meilleures façons de l’accompagner. A suivre…