Comprendre le monde musulman (VI)

Les Arabes sont-ils prisonniers du despotisme ?

Le politologue Timothy Garton Ash (TGA) a identifié six explications possibles pour les remous qui affectent le monde musulman contemporain. Dans cette série de chroniques, Abdou Filali-Ansary propose de discuter ces «explications» ainsi que leurs implications pour notre contexte politique et social. La présente chronique examine l’une des thèses énumérées par TGA, selon laquelle le problème résiderait dans les pays arabes et non dans les contextes musulmans en général.

Alfred Stepan a lâché une bombe parmi les politologues américains, il y a quelques années, lorsqu’il a publié un article intitulé : «Un décalage électoral plus ‘‘arabe’’ que “musulman”». La question que son titre a immédiatement soulevée était la suivante : «Veut-on nous ramener à une case que nous avons cru dépasser, veut-on ressortir des clichés datant de l’époque coloniale tels que le despotisme oriental, le patriarcat, le tribalisme, etc. ?»

En fait, il n’en est rien. A. Stepan est un politologue qui s’est fait remarquer par des études fouillées sur les mécanismes de la transition démocratique en Amérique Latine. Il est considéré comme un des plus éminents «transitologues» de notre temps. Son approche a toujours été sérieuse, s’appuyant sur les méthodes les plus éprouvées des sciences politiques contemporaines.

Lorsqu’il s’est intéressé au monde musulman, il a pris pour point de départ des données rassemblées par «Polity Project» et «Freedom House», deux think tanks américains qui ont cherché à mesurer les progrès de la démocratie à travers le monde. Il n’a pas pu retenir tous les critères adoptés pour décrire les régimes démocratiques (la plupart étant absents dans l’échantillon que représente le groupe de pays à majorité musulmane), mais uniquement deux paramètres : 1) que le gouvernement soit issu d’élections relativement transparentes ; que, une fois élu, il soit en mesure d’occuper des postes politiques déterminants. Lorsque ces deux paramètres sont réunis, le pays est dit «électoralement compétitif», c’est-à-dire que c’est un pays où les élections permettent de désigner le personnel politique qui a effectivement la charge des affaires publiques. Même si les autres paramètres qui déterminent une démocratie pleine ne sont pas réunis (tels le respect des droits de l’homme et de la Constitution, le contrôle de l’ensemble du territoire par l’Etat, le règne du droit à tous les échelons, etc.), cela constitue un palier important.

Le premier des deux think tanks classe les pays dans des catégories allant de «fortement autocratique» (indice -10) à «fortement démocratique» (indice +10), selon des paramètres prédéfinis. Les pays qui reçoivent un indice égal ou supérieur à +4 (le tiers supérieur de la gamme de notes) sont dits «compétitifs électoraux». Freedom House a, pour sa part, adopté une échelle de 7 niveaux indiquant l’étendue des droits politiques. Ceux qui sont logés au niveau 3 ou plus sont également considérés comme «compétitifs électoraux».

Partant de là, constate A. Stepan, on observe aisément que de nombreux pays musulmans non arabes (16 exactement, dont la Turquie, le Bangladesh, le Sénégal, etc.) se hissent parmi ceux où l’on retrouve une compétitivité électorale, alors qu’aucun pays arabe n’y est parvenu jusqu’à présent. Dans l’ensemble des pays arabes, il n’existerait aucun cas où des positions politiques- clés aient été emportées à travers des élections un tant soit peu correctes. L’auteur mentionne le cas du Maroc expressément, estimant que même si des élections relativement correctes s’y produisent, elles n’aboutissent pas au placement d’élus à des postes politiques-clés. Les ministères dits de «souveraineté» sont nommément désignés comme le cas qui confirme la règle, selon lui valable dans l’ensemble des pays arabes, mais pas dans les pays musulmans, selon laquelle le palier de la compétitivité électorale n’est pas atteint.

A ce propos, il souligne que les pays musulmans non arabes se situent, au plan de la démocratisation, dans la bonne moyenne des pays du tiers-monde, de taille, revenu et autres paramètres comparables. La conclusion à en tirer pour lui est donc claire : l’islam ne peut être désigné comme obstacle possible dans le processus de démocratisation. Il se demande même si les dirigeants des pays où des progrès sensibles sont constatés n’auraient pas plutôt renforcé leur progression démocratique par des interprétations judicieuses données à des notions telles que «ijtihad», «shura» et «ijma’». Même la fragmentation ethnolinguistique (qui prévaut dans des pays comme l’Inde), considérée depuis longtemps par les politologues comme un obstacle à l’intégration nationale, ne semble pas avoir freiné ces pays dans leur évolution démocratique.

Si l’islam peut, en fin de compte, être «acquitté» de l’accusation de constituer un obstacle à la démocratie, il reste que les résultats médiocres affichés par les Arabes posent problème. La culture, la langue ou les traditions des Arabes sont-elles un frein à leur ralliement aux valeurs et modèles démocratiques ?

C’est au niveau des interprétations finales de ces données que A. Stepan montre sa finesse. Les deux seuls facteurs qui lui paraissent avoir peut-être joué un rôle dans les retards constatés sont la faible intégration politique et la confrontation avec Israël. La plupart des Etats arabes sont nés de découpages territoriaux opérés par les anciennes puissances coloniales. Il en est résulté que les populations ont longtemps considéré leurs Etats comme des entités artificielles et ont «misé» sur la réunification des Arabes, qu’elles espéraient proche. L’Etat-nation est longtemps passé pour une entité dépourvue de légitimité, peut-être même une réalité appelée à être dépassée. De même, les guerres successives contre Israël ont radicalisé les opinions publiques et les ont fixées sur des objectifs où la démocratie ne figure pas en bonne position.

Il en résulte que le monde arabe présente aujourd’hui une situation caractérisée par des dépenses militaires excessives, un autoritarisme bien ancré, une grande concentration de monarchies autocratiques traditionnelles et la volonté de sacrifier les objectifs nationaux au nom du panarabisme et du panislamisme. Une situation qui ne peut qu’engendrer de profondes frustrations et conduire à une contestation rampante.

Pour nous, l’important est que, mesures et constats à l’appui, l’une des hypothèses indiquées par Timothy Garton Ash comme explication possible pour les soubresauts actuels dans le monde musulman ne peut être soutenue. La culture arabe, pas plus que l’islam, ne peut être tenue pour responsables des maux vécus par nos sociétés.
A suivre…