Comprendre le monde musulman (V) Le fondamentalisme est-il une distorsion de l’islam?

Ceux qui, en Occident, appellent à  une réforme
de l’islam, commettent des confusions graves à  propos de leur propre histoire. Ils confondent la Réforme protestante, mouvement de type fondamentaliste qui
a conduit à  des guerres de religion, avec des évolutions qui se sont produites bien plus tard dans les sociétés européennes, à  savoir la sécularisation de l’espace
public et la «détente» du sentiment religieux
qui l’a accompagnée.

Le politologue Timothy Garton Ash a identifié six explications possibles pour les remous qui affectent le monde musulman contemporain. Dans cette série de chroniques, Abdou Filali-Ansary (*) se propose de discuter ces «explications» ainsi que leurs implications pour notre contexte politique et social. La présente chronique examine l’explication selon laquelle le fondamentalisme serait une «trahison» de l’islam.

Dans le torrent d’écrits consacrés au «fondamentalisme», on retrouve souvent des adjectifs tels que distorsion, détournement, imposture, etc. Le tout induit l’idée qu’il existerait un islam vrai, qu’on peut reconnaître et décrire avec objectivité, qui serait sanctionné par l’assentiment des majorités des populations ou des autorités légitimes, etc., et que les conceptions avancées par les fondamentalistes en seraient éloignées et par conséquent inacceptables. L’islam serait une religion de paix, de solidarité, de respect des autres, etc., les fondamentalistes en feraient une religion de guerre, d’agression de discorde, etc.

Le souci historique ou scientifique intéresse moins les fondamentalistes que le positionnement dans les confrontations politiques
L’argument est brandi régulièrement autour de nous. Certains le martèlent sans cesse, sans résultat. Ceux qui optent pour le fondamentalisme ne sont pas convaincus par de tels discours. Les observateurs extérieurs, et la société en général, restent suspicieux à l’égard des discours «modérés», qu’ils considèrent comme autant d’apologies d’intérêts politiques déterminés, ceux des milieux au pouvoir ou des élites qui leur sont associées. Les observateurs extérieurs (politiciens occidentaux au premier rang) peuvent exprimer leur sympathie pour les musulmans «modérés», puisqu’ils considèrent qu’ils sont proches de ce qu’ils attendent des musulmans, mais attendent de voir l’effet de leurs discours sur la société. Ils attendent en fait des changements d’attitude qui ne se produisent pas.

Une vision détachée des choses, conforme aux approches des sciences sociales d’aujourd’hui, accorderait aux discours fondamentalistes une place légitime dans la gamme d’interprétations que toute tradition religieuse peut recevoir. Elle leur reconnaîtrait une légitimité égale à celle qu’on attribue aux interprétations «orthodoxes», quiétistes, savantes, etc. En fait, certains chercheurs contemporains y ont vu plus que des interprétations parmi d’autres, mais plutôt une «face» essentielle de la religion, l’un des deux visages que l’islam peut prendre (islam «populaire» d’un côté, et islam intégriste de l’autre), une forme qu’elle adopte nécessairement, en raison de ses principes essentiels. Certains, comme le suggère TGA, y verraient même la «face» authentique de l’islam, les autres n’étant que des formules allégées, édulcorées, atténuées. D’où l’appel, assourdissant en Europe et en Amérique ces dernières années, à une «réforme» de l’islam, à un dépassement des interprétations conservatrices et fondamentalistes, considérées comme des survivances incompatibles avec l’esprit de notre temps. Les approches savantes, aujourd’hui comme autrefois, montrent aisément les grossissements, fixations, omissions, etc., grâce auxquelles les interprétations fondamentalistes sont produites. Un regard historique sur les moments fondateurs, les textes et les interprétations qui ont été acceptées par les premières générations de musulmans, montre aisément l’inadéquation, les travestissements opérés par ces interprétations.

Mais la question n’est pas là. Les recherches historiques n’ont pas fait bouger les fondamentalistes jusqu’à présent et ne risquent pas de les faire bouger à l’avenir. D’une part, parce que leurs attitudes et interprétations sont légitimées par la contestation de l’ordre établi et par le fait que l’important, dans cette discussion, n’est ni le souci historique ni le souci scientifique, mais la motivation pour l’action, le positionnement dans les confrontations politiques. On le voit très bien au ralliement de l’opinion publique à des opposants qui, comme Khomeini il y a quelques décennies et Nasrallah tout récemment, utilisent le langage religieux pour défier les puissances du moment et mobiliser le soutien du peuple. Le problème donc n’est pas tant un problème d’interprétation vraie ou fausse, acceptable ou non, scientifiquement parlant. Le fondamentaliste reconnaîtra comme «scientifique» uniquement les sources et méthodes qui confortent ses interprétations. Il rejettera les autres, quelle que soit leur valeur scientifique aux yeux de la recherche moderne.

On ne peut concocter une réforme religieuse à la demande, surtout si la demande vient de l’extérieur
L’idée donc de construire, de promouvoir un islam «modéré», basé sur la science telle qu’elle est acceptée aujourd’hui et sur la relativisation des croyances religieuses, bref de produire une alternative au fondamentalisme (un islam «réformé») n’a pas et ne pourrait avoir de prise. On ne peut concocter une révolution ou réforme religieuse «à la demande», surtout si la demande vient de l’extérieur des sociétés concernées. Ceux qui, en Occident, appellent à une réforme de l’islam commettent des confusions graves à propos de leur propre histoire et s’aveuglent à propos de l’histoire des autres. Ils confondent la Réforme protestante, qui a été en fait un mouvement de type fondamentaliste et qui a conduit à des guerres de religion, avec des évolutions qui se sont produites bien plus tard dans les sociétés européennes, à savoir la sécularisation de l’espace public et la «détente» du sentiment religieux qui l’a accompagné. Ils souhaitent qu’une telle évolution se produise dans les contextes musulmans, sans prêter attention aux conditions particulières qui ont permis son avènement en Europe ou à celles que vivent les sociétés musulmanes depuis quelques décennies.

En fait, l’alternative aujourd’hui pour les sociétés musulmanes n’est pas entre un discours religieux et un autre, un «réformé» et un conservateur, mais plutôt entre discours religieux «brut» et discours sur la religion en général, entre des prêches qui en appellent à l’identité collective et des discussions portant sur les pratiques religieuses dans leur diversité et les significations qu’elles expriment. Entendons-nous bien. Dans nos sociétés, qui ont besoin de se projeter dans des représentations prétendant à l’objectivité, il est important de placer la religion parmi les objets des discours. Il est essentiel d’enseigner (pas seulement dans les écoles) l’histoire des religions, des interprétations, de diffuser une conscience de religieux qui le place «en contexte», et qui aiderait à le «déboulonner» de sa position de medium de contestation politique et sociale.

Bref, ce ne sont pas des prêches religieux (aussi modérés, réformés qu’ils puissent être) qu’il faut, mais une attitude courageuse qui aide à voir les multiples formes et usages du religieux. Pas un encouragement à sortir de la religion, mais des actions concrètes pour l’intégrer dans le champ de ce qu’on doit explorer, comprendre et débattre.
A suivre…