Comprendre le monde musulman (IX)

Les «Etats défaillants» sont-ils à l’origine du problème ?

Le politologue Timothy Garton Ash (TGA dans la suite du texte) a identifié six explications possibles aux remous qui affectent le monde musulman contemporain. Dans cette série de chroniques, Abdou Filali-Ansary se propose de discuter ces «explications» ainsi que leurs implications pour notre contexte politique et social. La présente chronique examine l’idée, ignorée par TGA, que les modalités de construction de l’Etat moderne ont eu un rôle déterminant dans l’évolution des sociétés musulmanes contemporaines.

L’expression «failed states» (Etats défaillants) est devenue très populaire dans le milieu des organisations internationales. Elle fait penser à des Etats incapables de délivrer ce qu’on attend d’eux, que ce soit le «minimum» que constitue le maintien de l’ordre public, l’administration rationnelle du territoire ou, à des niveaux plus élevés, les libertés d’expression, les institutions démocratiques, le respect intégral de la loi, la justice économique, etc. Ceux qui utilisent cette expression ont l’air de penser à des cas dans le tiers-monde où la corruption, l’anarchie sont le fait des élites au pouvoir.

L’expression a donc un contenu normatif : elle sous-entend un diagnostic de la situation dans laquelle plusieurs pays se sont trouvés quelques décennies après leur indépendance, contrairement aux grands espoirs que leur accession à l’indépendance (ou leur création) avait fait naître. De nombreux Etats inclus dans cette catégorie font partie de ce qu’on appelle le monde musulman. TGA n’a pas pris en considération l’hypothèse que la faillite de l’Etat pourrait contribuer à expliquer les problèmes que connaissent les sociétés musulmanes contemporaines. Est-ce simplement une omission de sa part ?

Pourrait-on trouver là l’explication qu’on recherche depuis le début ? Si tel pouvait être le cas, on pourrait conclure que c’est la défaillance des Etats modernes, et non pas l’islam, qui serait à l’origine des problèmes des sociétés musulmanes. La question est donc importante et mérite un examen sérieux.

Cela nous renvoie à l’idée des changements que l’Etat moderne est censé apporter. L’Etat moderne, à l’opposé des empires, sultanats et principautés d’autrefois, est censé agir sur l’espace et les populations qu’il couvre et délivrer une gamme de services allant du minimum que constitue le maintien de l’ordre public et la défense du territoire jusqu’à la réalisation du développement (ou le maintien de la croissance) économique. Les premiers Etats qui ont compris leur rôle de cette manière sont nés en Europe du Nord-Ouest entre le XVIe et le XVIIIe siècles.

L’Etat français, par exemple, a unifié un territoire où vivaient des populations aux parlers divers, et dont l’économie était centrée sur des activités locales. Pour accompagner l’industrialisation naissante, l’Etat a homogénéisé le pays aux plans linguistique, culturel et économique. Une seule langue (dite nationale), un système de lois, une administration centralisée ont été imposés à l’ensemble du territoire. Des infrastructures ont été mises en place, comprenant des écoles, des routes, des voies ferrées, etc. pour réaliser l’homogénéisation de l’espace national. Qu’en est-il des Etats nés bien après ceux de la première vague, les Etats du tiers-monde s’entend ?

Force est de constater qu’ils se sont attelés à la tâche dès que l’indépendance politique a été acquise. Ils ont lancé des programmes ambitieux (réformes agraires, industrialisation, éducation de masse, etc.) avec l’espoir de rattraper l’écart avec les Etats de la première génération, les anciennes puissances coloniales, dans des temps record. Diverses approches ont été tentées, depuis la planification et la centralisation à outrance jusqu’à l’encouragement des investissements privés. Sur le plan institutionnel, des codes ont été produits, des appareils juridiques et administratifs mis en place, etc.

Sur le plan économique, ces Etats ont rencontré des obstacles de plusieurs types. Ils ne bénéficiaient pas de la situation où se sont trouvés les premiers Etats modernes nés en Europe et en Amérique du Nord, notamment de la disponibilité de ressources substantielles produites par l’expansion géographique et la colonisation de nouveaux territoires. Leurs économies étaient, dès le départ, fortement dépendantes de celles des anciennes puissances coloniales et ne pouvaient générer rapidement les ressources requises pour la construction d’infrastructures essentielles.

Sur le plan des institutions, ils ont dû imposer des systèmes et des processus dans des contextes où survivaient des traditions et des systèmes hérités d’un autre âge. De telles réformes «par le haut» ont été possibles et relativement aisées lorsqu’une symbiose entre les élites politiques et les populations a été possible. En fait, le problème principal que cette évolution a rencontré est venu de la distance qui s’est créée entre les élites et les masses. Celle-ci a été telle que, dans certains cas, les élites se sont approprié des parts disproportionnées des ressources publiques. La dynamique des indépendances a été ainsi rompue.

Nous avançons là en fait deux explications et non pas une seule. L’une rappelle les thèses de la dépendance économique (ou de la dissymétrie entre les premiers pays ayant eu accès à la modernité et ceux qui ont «raté» la première vague), celles où le «centre» entrave le développement de la «périphérie». Ces thèses ont été très populaires dans les milieux progressistes il y a quelques décennies mais sont tombées dans l’oubli par la suite.

L’autre introduit l’idée de la responsabilité des élites nationales dans le cours pris par la construction de l’Etat. Il est probable qu’une comparaison fouillée entre pays et parcours historiques, comme celle qu’a entreprise Alfred Stepan en matière de démocratisation, aiderait à mesurer le rôle destructeur que certaines élites, irresponsables ou corrompues, ont eu dans l’évolution de leurs pays.
Quelle que soit la valeur de l’une ou de l’autre thèse, nous avons en fait deux explications supplémentaires, qui ne figurent pas dans le catalogue établi par TGA.

Les deux pointent vers un fait majeur : la construction de l’Etat moderne n’a pas pu être menée à son terme. A l’intérieur de frontières souvent imposées par les puissances coloniales, la réalisation des infrastructures et des systèmes de lois qui ont permis ailleurs de créer des nations pleinement «opérationnelles» n’a pu être menée à leur terme. Pressions externes et mauvaise gouvernance ont handicapé le processus de construction de l’Etat souvent avant même qu’il n’atteigne une vitesse de croisière. Aussi serait-il probablement plus approprié de parler d’Etats inachevés (expression empruntée à un grand juriste tunisien, Ali Mezghani, auteur de Lieux et non-lieux de l’identité), que d’Etats défaillants.
  A suivre…