Comprendre le monde musulman (IV)

L’islam est-il insoluble dans la modernité?

Le politologue Timothy Garton Ash a identifié six explications possibles pour les remous qui affectent le monde musulman contemporain. Dans cette série de chroniques, Abdou Filali-Ansary a proposé de discuter ces «explications» ainsi que leurs implications pour notre contexte politique et social. La présente chronique examine l’idée d’une incompatibilité foncière entre islam et modernité.

La question ne cesse d’être posée depuis plus d’un siècle. Deux positions s’affrontent. L’une considère «islam» et «modernité» comme deux catégories irréconciliables. Malgré le grand contraste entre les deux notions (l’une étant une religion et l’autre un ensemble de changements historiques et d’idéaux qui leur sont associés), malgré le fait que l’un et l’autre sont interprétés de mille manières, les adeptes de cette position tiennent à les considérer comme des catégories simples qu’on peut examiner sommairement, comparer rapidement et opposer de manière nette. Ils se croient en mesure de prononcer des jugements catégoriques sur leurs rapports.

L’autre position consiste à souligner les nuances qu’on doit apporter à de tels jugements. Elle insiste sur le fait que «modernité» et «islam» renvoient à des réalités complexes, à des collections très vastes de faits et de conceptions. Les deux, islam et modernité, sont vécus par des êtres humains qui ne les considèrent pas comme des sphères séparées mais qui les interprètent de manières très diverses. Il serait donc nécessaire, selon les adeptes de cette position, de rester attentif aux multiples formes que l’un et l’autre peuvent prendre. En somme, il faudrait admettre, pour reprendre le titre d’un ouvrage récent sur la question, qu’il y aurait des islams «and» des modernités.

Parmi ceux qui considèrent islam et modernité comme des catégories simples aux contours bien définis, il y a des puristes, des inconditionnels de l’islam «éternel» (tel qu’ils se le représentent) ou de la modernité (telle qu’ils la projettent) qui redoutent par-dessus tout qu’on dilue les choix fondamentaux associés à l’un ou à l’autre, qu’on se compromette du côté de l’ennemi ou qu’on trahisse ses convictions si on accepte de relativiser, ou de situer historiquement les conceptions que l’on attache à l’un ou à l’autre. Ceux-là ne voient entre les deux que des contradictions, des oppositions et des incompatibilités impossibles à résoudre. Ils vous disent : il faut faire un choix, ou vous êtes pour l’un, ou vous êtes pour l’autre. Selon les inconditionnels de la modernité autant que ses adversaires résolus, on risquerait de perdre son âme si on insiste trop sur les variations et les nuances.

En fait, si on observe le cours que les débats ont pris durant les dernières décennies, on se rend compte que le vrai risque est de figer l’un et l’autre, de se laisser piéger par quelques stéréotypes et de passer à côté des réalités concrètes. Tout le problème semble résider dans ce que l’on met dans l’un ou dans l’autre, dans le sens que l’on veut attribuer à l’un ou à l’autre.

Cela ne veut pas dire qu’il n’existe aucun moyen de penser les rapports entre les deux. Il y a certainement plus qu’un air de famille entre les diverses expressions (quel que soit leur degré de variance) que l’on peut donner à l’idée de modernité ou aux conceptions liées à l’islam. Il est donc possible de formuler des principes, des directions générales qui permettent de concevoir l’unité de l’un et de l’autre, en restant attentif aux variations et changements que leurs expressions prennent dans différents contextes. Autrement dit, entre des traditions religieuses multiséculaires et des formations sociopolitiques et idéologiques récentes, le rapprochement peut être utile s’il s’écarte des formules simplificatrices et prend en compte le fait de l’unité dans la diversité.

Ces précautions prises, on peut affirmer qu’il se dégage des convergences qui méritent l’attention. Selon Robert Bellah, un chercheur qui a fait progresser les études sur les faits religieux dans le monde d’aujourd’hui, les réformistes musulmans du XIXe siècle avaient clamé que les principes de la modernité avaient été déjà préconisés par l’islam, que la vision prônée par l’islam était plus proche de la modernité que ce qu’on croyait. Depuis les tournures qu’ont prises les événements du XXe siècle, on a appris à taxer ces réformistes d’apologistes, c’est-à-dire d’individus qui cherchent à faire valoir leur héritage et à conforter des convictions acquises à l’avance, plutôt qu’à décrire la réalité. Aujourd’hui, avec le recul, on peut admettre qu’ils étaient vraiment des apologistes, puisque leurs ambitions étaient de défendre l’islam, non pas les principes qui le rendaient «moderne». Ils cherchaient plus à réconforter l’orgueil blessé des musulmans qu’à reconnaître la validité des principes qui, comme ils le croyaient, avaient fait le succès de la modernité.

Le constat fait aujourd’hui par de nombreux chercheurs est que les musulmans vivent déjà en pleine modernité, une modernité qui leur est particulière parce que définie par des conditions de leur temps historique. En quelque sorte, les sociétés musulmanes se sont déjà intégrées dans la modernité, selon des modalités diverses. Cela n’est pas démenti par le fait qu’elles aient produit en leur sein des mouvements politiques qui contestent l’ordre politique établi (tant à l’échelle nationale qu’internationale) au moyen du langage religieux, car ce «langage» est utilisé par des idéologies politiques du fait qu’il a prise sur les masses, qu’il est mieux connu, et qu’il «fait sens» pour la majorité.

Notre génération se situe donc à un point particulier de l’évolution historique, différent de celui qu’occupaient les réformistes du XIXe siècle. Les sociétés musulmanes ont vécu une modernisation qui leur est propre et se sont fait des idées plus directes de ce qu’elle peut apporter et des aspirations qu’elle permet d’entretenir (amélioration des conditions de vie, généralisation de l’accès à des biens et services, droits individuels et collectifs, etc.). Le temps est venu aujourd’hui de dépasser les questions simplistes. En d’autres termes, au lieu de poursuivre la querelle de mots opposant «islam» et «modernité», il est temps de centrer la discussion sur les principes que l’on associe à l’un et à l’autre, indépendamment des expressions qui leur ont été données, de ceux qui les défendent, ou des traditions qui les ont portés.

En remplaçant des questions par d’autres, nous découvrirons que les partisans des différentes positions s’accordent sur beaucoup de choses (rationalité, nécessaire moralisation de l’ordre public, principes de justice sociale, etc.) et qu’ils divergent sur bien d’autres, telles que l’étendue des libertés, les droits des individus, le rôle de l’Etat, etc. En écartant les stéréotypes et les charges émotionnelles qu’ils véhiculent (islam et modernité peuvent être utilisés comme des slogans à l’effet extrêmement mobilisateur), on verra le débat se centrer sur des sujets plus concrets et on pourra construire un espace de débat public où des échanges véritables se produisent. On n’évitera pas les divergences d’opinion, mais on gagnera en clarté et on réduira les tensions inutiles. A suivre…