Comprendre le monde musulman (II) L’ordre du vécu et l’ordre des raisons

Faut-il pousser le soupçon jusqu’au point de croire que tout n’est que justification d’intérêts et de préférences ? Faut-il généraliser ce soupçon à  toute théorie
ou explication des faits politiques et sociaux
qui se produisent autour de nous ?

Le politologue Timothy Garton Ash (TGA dans la suite du texte) a identifié six explications possibles pour les remous qui affectent le monde musulman contemporain. Dans cette série de chroniques, Abdou Filali-Ansary (*) se propose de discuter ces «explications» ainsi que leurs implications pour notre contexte politique et social. La présente chronique aborde des questions de méthode relatives à la discussion du sujet.

Il est remarquable que TGA souligne que les explications qu’il énumère expriment les penchants de ceux qui les adoptent bien plus que la réalité qu’elles sont censées décrire. Clairement, l’objectivité des théories proposées est mise en cause. Le raisonnement s’applique-t-il à l’explication que TGA adopte lui-même, lorsqu’il pense que le fondamentalisme a pour origine la frustration des jeunes musulmans devant le spectacle d’opulence et de liberté offert par les sociétés occidentales ? Probablement que, si on le lui demandait, il répondrait qu’il y a des raisons de croire à sa propre explication, au-delà de tout penchant personnel, et que ce sont les idées des autres qui reflètent des penchants particuliers.

En fait, le procédé qui consiste à ramener les idées d’une personne à sa personnalité, ses intérêts et ses penchants, est vieux comme le monde. Chaque politicien présente les idées de ses adversaires comme l’expression d’intérêts particuliers, voire des tentatives d’attirer l’attention sur certaines choses et de la détourner d’autres. Nous sommes tellement habitués à ce genre de procédé que nous n’y trouvons rien à redire. Plus encore, il nous arrive tous les jours de «décoder» les messages envoyés par nos interlocuteurs selon des grilles qui leur seraient inacceptables, et donc de leur assigner des intentions, des calculs, des camouflages qu’ils trouveraient injustes, indécents, etc. La communication se déroule ainsi à plusieurs niveaux : celui des déclarations explicites et celui des significations entendues ou construites par les uns et les autres.
TGA fait bien de souligner que, s’agissant de faits sociaux et politiques, les observateurs qui proposent des explications sont également des acteurs qui ont des intérêts particuliers, des préférences, des convictions, etc. Lorsqu’ils proposent des explications pour des actes politiques, leurs motivations ne sont pas simplement théoriques. Elles ne visent pas seulement à connaître ou à comprendre, mais également à proposer une ligne de conduite.

En fait, au-delà des discours politiques proprement dits, il s’agit de questions amplement débattues dans les sciences humaines depuis longtemps. Les angles d’approche adoptés par les chercheurs ont été multiples et divers, et ont apporté des éclairages étonnants sur le fonctionnement des sociétés, les formes de communication, etc. A un niveau, on s’est demandé si la connaissance des faits humains était de la même nature que la connaissance des phénomènes naturels. On a vite compris qu’il n’en était rien et on a déployé toutes sortes de stratégies pour accéder au sens des actions au-delà des mécanismes par lesquels elles se produisent. Mais là on en est vite arrivé devant la question des niveaux de sens : sens caché, sens apparent, etc. Psychanalyse, marxisme et tout un ensemble de théories se sont employées à utiliser ce genre de distinctions. Elles nous ont appris à nous méfier des apparences, à rechercher le sens véritable derrière les significations immédiates. Le soupçon est devenu une attitude essentielle chez tout observateur. Mais, encore une fois, faut-il pousser le soupçon jusqu’au point de croire que tout n’est que justification d’intérêts et de préférences ? Faut-il généraliser ce soupçon à toute théorie ou explication des faits politiques et sociaux qui se produisent autour de nous ?

Là, force est de souligner que, autant le politicien a «quelque chose à nous vendre», cherche à gagner des votes, à influer sur le cours des choses, autant le chercheur est censé n’avoir d’autre objectif que d’atteindre une meilleure compréhension de la situation. Il est censé offrir des clefs d’analyse aussi «objective» que le permet une observation s’efforçant d’être détachée. Evidemment, étant lui-même un être humain pris dans des réseaux de relations, d’interactions, etc., armé de catégories héritées d’écoles ou traditions savantes, l’ «objectivité» a des limites et la discussion à son propos reste ouverte.

Toutefois, gardant à l’esprit l’ensemble de ces limitations, on ne saurait rejeter les prétentions savantes de ceux qui se posent en chercheurs, observateurs, interprètes des phénomènes sociaux et politiques. Au contraire, autant qu’on peut en juger d’après des travaux récents, la prise de conscience offerte par les approches «savantes» est essentielle au fonctionnement des sociétés modernes. L’une des marques essentielles des sociétés modernes est justement de développer sur elles-mêmes des discours et des formes de conscience qui dépassent les «soupçons» ordinaires, qui vont au-delà des réactions primaires basées sur les appartenances et les préférences des uns et des autres et des discours politiques (ou politiciens). La conscience collective de soi se nourrit des regards critiques adoptés à l’égard des positions naïves découlant d’attitudes héritées (traditions) ou de positions prédéterminées (sur l’échiquier social et politique). L’idéal d’un savoir objectif sur soi, même s’il n’est et ne peut jamais être pleinement réalisé, est essentiel aux sociétés modernes. Plus exactement, il est essentiel à la modernisation des sociétés, à la réflexion qu’elles doivent conduire sur elles-mêmes pour pouvoir se transformer en permanence. Par son moyen, elles peuvent approcher l’objectif de soumettre les comportements et les évolutions à des critères rationnels, de s’assurer que la société contrôle bien ses destinées, que l’évolution, le changement, la vie sociale s’organisent non pas en vertu de principes échappant au regard critique (telles que traditions, ou édits arbitraires d’«autorités» particulières), mais qu’ils représentent bien l’effet d’un consensus acquis à travers un débat continu. Elles peuvent éviter de tourner en rond dans le cercle vicieux des discours politiciens et des «soupçons» qu’ils font naître.

C’est pour cela que, même si les acteurs ont des préférences déterminées, même si leurs explications reproduisent leurs préférences d’une manière ou d’une autre, il n’empêche qu’ils allèguent des raisons (qui ne sont pas des expressions d’intérêts ou de penchants particuliers) pour justifier leurs thèses et qu’il est important de maintenir la discussion au niveau de l’ordre des raisons.
C’est ce qui semble nécessaire en ce moment lorsqu’il s’agit de sociétés de musulmans. Celles-ci ont émergé récemment comme des objets qui s’imposent à l’attention, mais en même temps comme des sujets qui vivent des tourments profonds et traversent des moments chargés de grande tension. C’est ce qui devrait déterminer notre attitude face aux six thèses énumérées par TGA.
A suivre…