Comprendre le monde musulman (I)

Dans une chronique publiée dans The Guardian, le 15 septembre 2005, Timothy Garton Ash (TGA dans la suite du texte), professeur d’études européennes à Oxford, énumère six explications possibles à l’éruption du fondamentalisme musulman sur la scène mondiale contemporaine.

La première explication consiste à dire que le problème réside dans la religion en général, laquelle serait par nature vecteur d’obscurantisme, de fanatisme et de tout ce qui les accompagne. L’islam ne serait pas «pire», dans ce sens, que le christianisme ou le judaïsme, par exemple, lesquels ont prouvé, lorsqu’ils dominaient certaines sociétés, qu’ils pouvaient générer autant sinon plus de violence.
La seconde est que ce ne serait pas toutes les religions, mais plutôt l’islam en particulier qui générerait des violences, du fait que, contrairement aux autres religions, il ne distinguerait pas entre Etat et religion et serait encore «coincé» dans des conceptions moyenâgeuses sur la politique, la femme, la morale sexuelle et bien d’autres choses encore. D’où la nécessité, disent les adeptes de cette hypothèse, de «réformer» cette religion au plus tôt.

La troisième est que le problème n’est pas tant la religion en général ni l’islam en particulier, mais l’islamisme, une idéologie qui détourne de ses significations véritables une religion somme toute semblable aux autres et mobilise certains enseignements religieux pour des objectifs politiques totalitaires, sectaires ou partisans.

La quatrième veut que la vraie raison doive être cherchée plutôt dans l’histoire récente des Arabes. Ces derniers, dans les Etats qu’ils ont créés, ne seraient pas parvenus à instaurer un ordre démocratique, alors que cela a été possible dans des contextes musulmans non arabes (une doctrine récemment proposée par Alfred Stepan, politologue spécialisé dans l’étude des transitions démocratiques à travers le monde).

La cinquième est que l’origine du problème doit être recherchée non pas chez les musulmans (qu’ils soient arabes ou non), mais plutôt en Occident. Croisades, impérialisme, colonisation, hégémonie, exploitation, etc., auxquels s’ajoute la création de l’Etat d’Israël en plein milieu du monde musulman, ont produit une profonde animosité à l’égard de l’Occident et de tout ce qui est perçu comme sa création, y compris la modernité, la démocratie, etc.

Enfin, la sixième veut que ce soit les images d’opulence, de consommation effrénée, de libertés extrêmes (y compris au plan sexuel) projetées au devant d’une jeunesse privée, réprimée et sans avenir, qui produiraient des sentiments de frustration extrême, lesquels alimenteraient les sentiments fondamentalistes.

L’auteur de la chronique, TGA comme on aime à l’appeler, remarque que ces explications en disent plus sur les penchants de leurs adeptes que sur la réalité. Les partisans de la première sont généralement des laïcs qui ont gardé le cœur à gauche, et qui considèrent que seule une société sécularisée (et pas seulement un État laïc) permet le développement de libertés et de droits compatibles avec l’idéal démocratique. Les dirigeants politiques des pays occidentaux (Georges Bush et Tony Blair en ce moment) défendent la troisième (l’islamisme comme dévoiement de l’islam) pour d’évidentes raisons diplomatiques et électorales, pour ne pas envenimer les relations avec les pays musulmans et avec les populations musulmanes vivant chez eux, alors qu’au fond d’eux-mêmes ils doivent pencher pour la seconde (l’islam comme religion obscurantiste et violente), comme beaucoup de dirigeants occidentaux. On peut reconnaître, dans les autres explications, autant de «camps» qui se partagent les champs intellectuel et politique aujourd’hui.

TGA, pour sa part, avoue avoir un penchant pour la dernière des six explications. Son argument est que, même si on éliminait les principales causes de tension politique, même si, par exemple, les puissances occidentales se retiraient de l’Irak demain, que le problème palestinien est réglé et que d’autres actions sont entreprises dans le même sens, cela ne devrait pas réduire les frustrations ressenties par les jeunes générations de musulmans à travers le monde.

En fait, TGA propose dans sa chronique un catalogue des principales tentatives de comprendre les grands bouleversements dans le monde musulman contemporain. Un catalogue conçu pour aider les Européens à s’autoanalyser ou à reconnaître le camp auquel ils appartiennent, mais qui peut nous aider à mettre de l’ordre dans les idées qui circulent au sujet des sociétés musulmanes et des évolutions qu’elles vivent actuellement.

Si on se posait la question : ce catalogue est-il exhaustif ?, on conclurait qu’il ne l’est certainement pas. TGA semble oublier bien d’autres explications possibles, qui pourraient avoir l’ambition non seulement de projeter le sentiment de quelques-uns, mais de dire quelque chose sur ce qui s’est passé dans l’histoire récente. On peut aller bien plus loin et constater que le texte de TGA, qu’il constitue ou non un catalogue exhaustif, soulève un certain nombre de questions qui méritent d’être regardées en face. En voici quelques-unes :

Les explications proposées sont-elles des «projections» de préférences politiques ?
La laïcité est-elle nécessaire aux sociétés modernes ?
L’islam est-il insoluble dans la modernité ?
Le fondamentalisme musulman est-il une distorsion de l’islam ?
Les Arabes sont-ils prisonniers du despotisme ?
L’Occident (l’ordre mondial) est-il la cause de tous les maux du monde contemporain ?
La privation matérielle est-elle la source du mal ?
Quelle a été la part jouée par les politiques de l’Etat-nation ?
En fait, chacune de ces questions est un «tiroir» qui, une fois ouvert, révèle bien des questions, bien des problématiques. Ouvrons donc ces tiroirs l’un après l’autre, avec précaution…

A suivre…