Comment ne pas être schizophrène ?

Ce faible que nous nous sentons être, nous, monde arabo-musulman plongé
dans une nuit dont l’aube se refuse à venir, certains se sont octroyé
le droit de parler en son nom.
De parler, mais surtout de tuer
en son nom. En notre nom.

De retour du sit-in de solidarité avec l’Espagne organisé devant son consulat à Casablanca suite à l’attentat du 11 mars, échange de points de vue autour de cette nouvelle action sanglante d’Al Qaïda. On s’émeut de la logique terroriste qui menace de briser bien des digues et de la difficulté à y faire face. On exprime son horreur devant les vies anéanties. «Rien ne saurait justifier que l’on tue des innocents», dit quelqu’un. Personne ne le contredit. Pourtant, comme par hasard, c’est justement à ce moment-là que le débat s’enflamme. L’un des interlocuteurs pique sans crier gare une forte colère. «Et Sharon… explose-t-il, que fait-on de Sharon ! Je veux bien qu’on tienne tous les discours et tous les sit-in que l’on veut mais Sharon ? Est-ce que quelqu’un pense à ce que fait Sharon !»
Cet emportement gratuit – car qui, autour de soi, ne porte pas le drame de la Palestine fiché au cœur comme une épine ? – rend compte du mal-être et du trouble profond dans lesquels nous plonge une conjoncture internationale dramatique où, au mépris et à l’injustice du puissant, répond la haine du faible. Ce faible que nous nous sentons être, nous, monde arabo-musulman plongé dans une nuit dont l’aube se refuse à venir, certains se sont octroyé le droit de parler en son nom. De parler mais surtout de tuer en son nom. En notre nom.
A l’heure où les autres avancent à grands pas, les nôtres s’enlisent dans un sol de plus en plus boueux. A l’heure où le temps du monde s’accélère, les aiguilles de notre horloge opèrent en sens inverse. Misère, ignorance, corruption, injustice, mauvaise gouvernance, il n’est de maux dont nous fassions l’économie. Notre monde ne connaît qu’un domaine d’abondance: celui des fils auquel il donne jour et lâche sans boussole dans la jungle impitoyable de la vie. Des fils qui, en butte aux pires difficultés, laissent ensuite sourdre leur colère et leur ressentiment.
Un coupable et un responsable de cette mise à genou d’un monde jadis pôle de la civilisation devant être trouvé, un doigt vengeur s’est levé pour désigner l’Ennemi. Cet ennemi-là, comme aux premiers temps de l’histoire des musulmans, c’est le croisé et le juif. En un mot l’Occident. Mais pas seulement. Car, à l’ennemi extérieur, on a adjoint l’ennemi intérieur. A savoir, tous ceux dont le premier aurait dévoyé le cœur et les pensées. Au cas où vous vous y reconnaîtriez, sachez qu’à l’un comme à l’autre un même sort a été dévolu : la punition extrême, à savoir la mort pour que «justice» soit faite.
La «justice» ainsi dispensée, ce sont ces corps déchiquetés de la gare d’Atocha. Ces vies, brisées à jamais, d’êtres dont le seul tort fut d’avoir embarqué un matin comme les autres dans le «train de la mort». Face aux images de l’horreur, devant la douleur des familles, le cœur se fend, naturellement. Mais quand ces images-là s’évanouissent, d’autres prennent le relais : celles des enfants qui tombent sous les balles israéliennes, des tanks qui déferlent sur Bagdad. Et les victimes précédentes redeviennent abstraites, et l’on oublie que sur son propre sol, cette «justice» a aussi sévi.
Totale confusion des sentiments que celle qui prévaut dans ce que les médias occidentaux nomment «la rue arabe». Face aux crimes commis en son nom, tout musulman qui se respecte ne peut que s’indigner et s’émouvoir. Mais dans le même temps, ce serait s’illusionner que de croire qu’il n’en est pas qui, sans être des extrémistes finis, n’applaudissent dans le secret de leur âme aux «exploits» sanglants d’Al Qaïda. Et cela est tout à fait terrible. Comment lutter contre cette lente perversion des esprits, contre ce processus insidieux de déshumanisation de l’Ennemi qui fait accepter la logique de la terreur aveugle dans un contexte où, chaque jour, les râles des peuples palestiniens et irakiens se font plus aigus? Comment lutter contre le racisme et la haine quand, de l’autre côté, racisme et haine annihilent avec la même virulence ? Comment défendre et combattre pour les valeurs de la démocratie quand le cliquetis des armes résonne en arrière-fond ?
Ces questions-là, nous n’en finissons pas de nous les poser. Chaque nouvel événement dramatique les remet à l’ordre du jour. Comment lutter mais, surtout, peut-on lutter contre tant de forces opposées ?
La réponse est simple : oui, du moins quand on y croit