Comment éclater son forfait

Parce qu’on était obligé, tant le mari en pétard criait à  la cantonade, on pouvait reconstituer la vie conjugale d’un couple qui part en eau de boudin un soir d’été finissant. En près d’un long quart d’heure de dépit, d’amertume et de désamour téléphonique, le mec a éclaté son forfait
et sa femme.

«Le but de l’économie n’est pas le travail mais la consommation», écrivait le sociologue et économiste français Alfred Sauvy. Cette citation résume bien certains nouveaux comportements sociaux engendrés par une certaine manifestation de ce qu’on appelle la mondialisation. Cette dernière a bon dos aujourd’hui et sert d’alibi à n’importe quel phénomène inexpliqué, à n’importe quelle exaction imposée par tel pouvoir économique ou politique et, pour tout dire, à n’importe quelle connerie que l’on veut faire passer, en douce, pour une idée de génie.
Tenez, par exemple : cet engouement et cette frénésie autour de la téléphonie et internet qui se sont emparé des gens constituent un véritable phénomène de société très peu ou pas analysé. Analysé mais dans le but de connaître son impact sur le développement économique et social et non pas dans le cadre du marketing des opérateurs et de leurs parts de marché. Bon, on va soulever là un sujet qui fout les boules à toutes les régies publicitaires des médias marocains. On ne remet pas en question l’activité de pointe de la téléphonie et du débit rapide car, tant que ça se développe, on communique dessus et par ici la pub. Mais, malheureusement, on oublie dans cette affaire qu’il y a aussi les consommateurs qui sont autant usagers des uns que clients des autres. De plus, quelle entreprise performante a intérêt à ce qu’on dise, moyennant finances, constamment du bien sur ses prestations ? De même qu’un régime qui oblige son peuple à être son obligé se consume dans le feu de sa propre suffisance, toute entité économique qui n’a pour stratégie que son autoglorification se voit dépasser par celles qui se remettent en question. C’est cela aussi le bon management et c’est cela aussi la mondialisation pour faire court. Dans un entretien récent avec l’économiste Daniel Cohen auteur de La mondialisation et ses ennemis, on peut lire cette réponse lumineuse : «Les moyens de communication modernes ne diffusent pas davantage les richesses, mais les font voir constamment à des peuples qui n’y ont pas accès. Ces images ont des effets réels sur les gens, dont on voit que les comportements changent avant même que leurs conditions matérielles ne le fassent. C’est ce qui me fait dire que l’idée de la mondialisation est en avance sur sa réalité.»
Comment alors ne pas penser à ce que les moyens de communication ont fait de leurs usagers dans des pays où l’on ne communique pas pour produire une richesse mais pour en parler, en rêver et, ce faisant, s’en éloigner ? Entre le verbiage tout azimut qui se déverse dans les portables dont les sonneries rivalisent en cacophonie et les chat matrimoniaux, limite porno, et autres MSN inintelligibles, où sont les conversations et opportunités sur le travail, les rendez-vous calés pour gagner du temps ou ne pas en faire perdre aux autres ?
Il n’est que d’écouter – car on ne peut pas faire autrement – les conversations dans les trains qui relient Rabat et Casa pour se rendre compte de la situation. L’autre nuit, on a même assisté à un divorce en direct qui a mis fin, après plusieurs minutes d’engueulade, à une longue et pénible scène de ménage. Un mari en colère enguirlandait son épouse en dévoilant publiquement tous les défauts qu’il lui reprochait. Il écoutait à peine les propos de sa femme, propos que l’on devinait plutôt brefs puisqu’il rebondissait rapidement. Par petits bouts, et parce qu’on était obligé, tant le mari en pétard criait à la cantonade, on pouvait reconstituer la vie conjugale d’un couple qui part en eau de boudin un soir d’été finissant. En près d’un long quart d’heure de dépit, d’amertume et de désamour téléphonique, le mec a éclaté son forfait et sa femme.
Vous me direz que ce n’est pas parce que les gens peuvent s’engueuler et divorcer à distance que c’est la faute de la technologie. C’est vrai, sauf que les gens qui ne s’aiment plus ne sont pas obligés de le faire savoir à ceux qui n’ont rien demandé. Aujourd’hui, l’ère de communication a amené avec elle un air de transparence. Dans le train, vous avez le menu exact qui sera consommé par une famille dont vous avez les prénoms, les goûts culinaires et les bobos : «Farid n’a pas encore mangé ? Fais-lui des œufs au plat (c’est à la bonne que la mère de famille s’adresse) et donne son sirop à Afaf avant de la coucher.» Tout cela est étalé en plein public près d’autres passagers qui, par mimétisme ou anxiété, vont faire de même : s’enquérir qui de sa progéniture, qui de la garniture de sa pizza ou de la droiture de sa copine : «Ça fait cinq minutes que ça sonne, t’étais où ? T’as pas entendu l’appel? Ah, voilà ! T’as encore remis cette musique de pute dans la sonnerie !» En voilà un autre qui va éclater son forfait et sa gonzesse !