Comme une chanson douce

On sait qu’il y a la journée commémorative de ceci et celle de cela. On peut même dire qu’il y a bien plus de journées à  célébrer qu’il n’y a de jours dans un calendrier. Du coup, on entasse les anniversaires et au rythme où vont les choses, on célébrera, par exemple, le même jour, la journée de la terre, de la mer et du ciel.

«Attaché court au piquet de l’instant». En très peu de mots tout est dit. C’est Nietzsche et c’est dans le Gai savoir. Nombre d’intuitions fulgurantes de ce philosophe de l’indépendance et de la libération sont devenues des aphorismes chargés de bon sens. Non pas ce bon sens commun dont on couvre un quotidien que l’on veut simple et anodin, mais celui qui résiste et s’oppose au mauvais et faux sens que produisent les gens qui pensent quand ils s’égarent. Alors ne nous égarons pas et restons attachés «court au piquet de l’instant». On ne se lancera pas dans un exercice du Bac philo en commentant cette citation philosophico-poétique. Quoique la tentation soit grande de retrouver les sensations d’angoisse juvéniles du bachelier au moment du Bac. Une copie gribouillée laborieusement en veillant au fameux plan en trois parties en plus de l’introduction. Je ne sais pas si l’on enseigne encore dans nos lycées appauvris cette règle d’or qui veut que toute réflexion se décline en une argumentation tripartite : thèse, antithèse, synthèse. Et… foutaise, ajouterait-on aujourd’hui.

On peut, si l’on veut s’amuser, lire cet attachement au piquet de l’instant comme le carpe diem d’Horace dans les Odes où il conseille de se contenter de vivre et jouir de l’instant parce que la vie est courte. Tendance hédoniste, diront les uns, vision courte, penseront d’autres. En vérité, nous sommes tous attachés au même piquet de l’instant, mais tout dépend de la longueur de la corde. Nous sommes tous les chèvres de Monsieur Seguin, mais certaines sont attachées par des cordes un peu plus longues et peuvent donc gambader un peu plus loin. Et puis il y a le loup, me dit l’autre qui se remémore aujourd’hui ce conte étrange et étranger et qui se demande maintenant après des années : «Et puis c’est qui déjà ce mec, ce Monsieur Seguin, là.. ?». Qui dira  le tort des textes extraits de leur contexte ? C’est vrai que l’on n’a jamais su qui était Monsieur Seguin alors que l’on savait tout sur sa chèvre, laquelle se fera dévorer par le loup. Nous autres avions une autre histoire de désobéissance en arabe dans le texte mais pas le contexte. C’est dans un conte encore plus débile à propos d’une mère de pigeons qui mit ses petits en garde contre les prédateurs et leur déconseilla de quitter leur nid pendant son absence. «Ommo al hamami qalat lahoum la takhroujou/ fadahikou mine qawliha wa lam youbalou bilkhatar…». Bref, ils ont désobéi et ils se sont faits bouffer par… qui déjà ? Si ça se trouve, par le même loup qui avait dévoré la chèvre de Monsieur Seguin. Comme quoi, les bons contes, comme les mauvais, ne font pas toujours de bons avis. Voilà qui nous éloigne de Nietzsche et de son Gai savoir. Mais, ma foi, ça fait du bien de quitter, comme dirait un autre philosophe, les sommets arides de la pensée pour aller brouter et gambader avec la chèvre de Monsieur Seguin dans les vallées verdoyantes de la connerie. Bon, d’accord, le philosophe (Wittgenstein) ne l’a pas dit tout à fait comme ça, mais le sens y est et c’est l’essentiel.

Restons dans le temps et l’instant pour marquer une nouvelle journée dans le calendrier des anniversaires et commémorations. On sait qu’il y a la journée commémorative de ceci et celle de cela. On peut même dire qu’il y a bien plus de journées à célébrer qu’il n’y a de jours dans un calendrier. Du coup, on entasse les anniversaires et au rythme où vont les choses, on célébrera, par exemple, le même jour, la journée de la terre, de la mer et du ciel. (Et des oiseaux ?). Une autre façon, peut-être, de rester «attaché court au piquet de l’instant». Et puis il y a les journées inventées après des études scientifiques et sérieuses comme celle que le journal anglais, Daily Mirror, vient de rapporter. En effet, faisant suite à cette étude, le quotidien précise que la journée du 16 janvier est celle de la mélancolie et des idées noires chez les Britanniques. En clair, si l’on ose dire, à cause d’un ciel bas et lourd, des résolutions à prendre, des déclarations fiscales et autres assurances à contracter, du froid et de bien d’autres vicissitudes, les gens dépriment, se portent pâles pour ne pas aller travailler… Bref, ils ont le moral dans les chaussettes. C’est vrai que contrairement aux journées traditionnelles, il n’y a pas grand-chose à célébrer. Cependant, l’étude en question propose quand même des idées et des activités pour remonter la pente ou se préserver contre la mélancolie ambiante. D’abord, s’approcher au maximum des fenêtres dans les bureaux et chez soi pour capter la lumière du jour ou le peu qui s’en dégage. Aller en vacances dans les régions ensoleillées, pour ceux qui en ont les moyens et le loisir, cela va sans dire. Sur le plan culinaire l’étude conseille, curieusement et uniquement aux Britanniques âgés de 18 à 35 ans, une spécialité de pâtes italiennes: les lasagnes. Cela veut-il dire que les plus vieux et les plus jeunes peuvent broyer du noir ? Melancholy day. ça vous a un petit air d’une chanson des Beatles des années 60, un peu comme si elle avait préfiguré Let it be, cette belle et douce  chanson pleine d’espérance qui a bercé tous ceux qui sont restés, malgré tout, attachés court au «piquet de l’instant».