Cocktail gratuit pour ces dames

Il n’y a pas de pire publicité que celle qui avance
masquée et n’admet pas ce qu’elle est,
dans ces soirées jet-set pour jeunes fauchés.

Quelqu’un a écrit un jour que «l’on peut aimer ou ne pas aimer une publicité ; on ne peut pas la réfuter». C’est en partie vrai, dans la mesure o๠la pub ne relève pas d’une logique bien déterminée, mais d’une émotion liée à  un besoin de consommation réel ou, comme c’est souvent le cas, inventé ou sublimé par le marché. Nous sommes donc face à  de l’irrationnel et de l’émotionnel sur lequel surfent les marchands du vent et autres «concepteurs-racoleurs» d’un marketing qui volent bas.
Mais, à  défaut de réfuter une certaine publicité, on peut au moins la dénoncer. Certains journaux l’ont déjà  fait en critiquant cette pub racoleuse auprès de la jeunesse que fait une boà®te de nuit de la jet-set de la ville de Marrakech. Il semble qu’une campagne d’affichage au sein des établissements scolaires et universitaires est organisée en faveur de cette discothèque en vantant la gratuité pour une soirée de la semaine. Une sorte de «soirée porte ouverte» destinée aux jeunes à  partir de minuit avec des affiches ou flyers distribués dans les lycées : «Entrée gratuite, cocktails offerts pour les filles toute la nuit.» Inutile de déduire que les garçons, ou les hommes en général, vont payer leurs consommations et que cela ressemble plus à  du racolage caractérisé. Et voilà  que ce même «concept» atterrit à  Rabat dans le campus universitaire de Souissi décliné en «flyers» (petits prospectus sous forme de cartes d’invitation) vantant un restaurant. Mêlant l’anglais et le français, l’arabe n’étant pas considéré comme une langue porteuse par les marketeurs branchés, la pub montre la photo d’une blonde platinée au regard oblique et lubrique relevant sa chevelure dorée pour laisser entrevoir un bout de sein. Sur le bras dénudé de la blondasse, on peut lire dans la langue des «Spice girls» ceci : «Free drink for ladies» (boisson gratuite pour les dames) et en dessous en français : «chaque mardi à  partir de 21 h». Bon, ce n’est pas le minuit de Marrakech, quoique le titre en gras invite plutôt à  une longue et tardive soirée puisque l’intitulé du «flyer» est : «Ladies night». Mais là  o๠ils ont fait fort c’est au recto du carton de l’invitation. Le message du graphisme est on ne plus troublant et son exégèse exige (aà¯e ! dur à  prononcer mais c’est bon pour la diction) que l’on s’y arrête un chouia. Les effigies de trois gonzesses aux lèvres siliconées, dont, nous semble-t-il, la blonde du verso, mais de profil, regardent d’en haut la statue d’une espèce de bouddha ou alors une copine bouddhiste, mais comment savoir avec ce mélange des genres et ce bazar ? On peut lire le nom du restaurant- que l’on va taire–et ce slogan pragrammatique : «Les plus belles soirées de la capitale».
On ne va pas réfuter cette publicité comme disait l’autre, mais comme une pub peut être aussi une information car elle contient un message, on va tenter un petit commentaire sous forme d’interrogations. C’est quoi le message de ce bidule et quel sens veut-on donner à  cette statue bouddhique mise aux pieds des trois filles ? Vous ne savez pas ? On va risquer quelques réponses : les gonzesses et la statue délivrent un message subliminal indiquant la dimension spirituelle de ces soirées dont la vertu transcendantale est d’essence platonique. Les blondes platinées sont en fait des dames platoniques, voire quasiment mystiques. Quant à  la boisson gratuite pour les dames, elle est offerte sous forme de cocktail à  base d’un élixir dont le mode de préparation est cité dans les anciens écrits et légendes hindous genre Marahabata.
Bon, on va être sérieux cinq secondes et poser cette question à  ceux qui ciblent, avec leur publicité vaporisée d’encens et de chimères, les étudiants et surtout les… étudiantes du campus universitaire de Rabat. Savez-vous quel est le montant de la bourse d’un étudiant au Maroc ? Si vous ne le savez pas, allez faire votre étude de marché auprès d’autres populations moins fauchées. A moins que le cÅ“ur de cible visé, comme disent les fils de pub, ne soit «quelqu’une» d’autre. Auquel cas on est autorisé de penser que les auteurs de cette pub au patchouli prennent les enfants du Bon Dieu pour des «connards sauvages». Mais comme le précise si bien le journaliste chercheur et écrivain, Nairi Nahapetian, «il n’y a pas de pire publicité que celle qui avance masquée et n’admet pas ce qu’elle est»