Coaching spirituel en survêtement de marque

Dans une anecdote parmi celles, nombreuses, qui circulent sur le personnage, il y en a une emblématique où Diogène, qui était en train de bronzer sur une des collines de Corinthe, a répondu à  l’empereur Alexandre qui lui demanda d’émettre un souhait pour qu’il l’exauçà¢t séance tenante : « à”te-toi de mon soleil ! ».

Dans une anecdote parmi celles, nombreuses, qui circulent sur le personnage, il y en a une emblématique où Diogène, qui était en train de bronzer sur une des collines de Corinthe, a répondu à l’empereur Alexandre qui lui demanda d’émettre un souhait pour qu’il l’exauçât séance tenante : «Ôte-toi de mon soleil !». Chacun pourrait aller de son explication et commentaire sur la réaction moqueuse ou dédaigneuse de Diogène qui n’avait cure du pouvoir du tout-puissant empereur. Etait-ce pour lui dire qu’il n’est de véritable pouvoir que celui que l’on cherche, souvent en vain, à exercer sur soi ? Peut-être est-ce cela qui aide à démontrer, par la force de l’exemple, le bien-fondé du courant de la pensée libertaire dont un philosophe pédagogue d’aujourd’hui, Michel Onfray, se veut le porte-parole médiatique le plus audible. En effet, on a souvent recours aux anciens pour appuyer ce que l’on veut dire aujourd’hui. Ce qui a été bien pensé hier est d’autant plus fort et plus expressif lorsqu’on le met au goût du jour sur la table aujourd’hui. Comme si, contrairement au progrès, le temps ne dévalue plus la pensée philosophique. Bien au contraire, il la valide et la bonifie comme il en ferait d’un vieux millésime. Cependant, les philosophes ne seront jamais d’accord entre eux pour dire aux non-philosophes ce qu’est vraiment la philosophie et à quoi elle sert. Il en va  ainsi de la pensée comme de la marche du monde : elle avance sans savoir si elle ne reprend pas le même parcours mais par d’autres chemins. Seul compte pour elle le cheminement. Reste alors l’histoire de la pensée, mais elle ne dit pas autre chose. Justement, dans Histoire de la pensée (Editions Tallandier 1989), le philosophe Lucien Jerphagnon, ancien professeur précisément de Michel Onfray, auquel cet excellent ouvrage est dédié, l’explique savoureusement : «La constatation des mésententes ou des incompatibilités entre philosophes est un lieu commun depuis l’Antiquité. Les non-philosophes s’en sont toujours amusés». Et de narrer l’histoire au deuxième siècle de l’apologiste Saint-Justin qui voulait avoir le cœur net quant à cette question et s’en est allé s’en enquérir auprès des «concessionnaires des différentes marques de philosophie en usage dans la Rome de son temps». Il verra un stoïcien, un aristotélicien, un pythagoricien, un platonicien… Tous n’ont fait qu’ajouter à sa perplexité déjà si grande, «tant et si bien, conclut Jerphagnon, que Justin avait décidé un beau jour de se faire chrétien, ce qui lui valut de se faire couper le cou peu après, sous Marc Aurèle, lui-même philosophe, soit dit en passant».

La manière de philosopher d’aujourd’hui est bien souvent  celle d’hier. Alors quelle serait la philosophie de demain, a-t-on demandé un jour à Bergson ? «Si je le savais, je la ferais» répondit l’auteur du Rire. Mais sans rire, un autre philosophe d’aujourd’hui, Frédéric Schiffter, moins médiatique qu’Onfray mais non moins lucide sur la mise en conformité entre penser et être, écrit dans un petit livre Philosophie sentimentale (Essai, Poche, J’ai lu, Prix Décembre 2010) : «Pierre Hadot distingue deux catégories de philosophes : les faux et les vrais. Ou, plutôt, les académiciens et les praticiens. Les premiers : les professeurs et les chercheurs ; les seconds : les maîtres de vie. Au fondement de ce distinguo gît l’idée selon laquelle la philosophie, telle que la concevaient les Anciens, consistait non pas à passer des heures et des heures le nez dans les textes et à pérorer en chaire, mais à se transformer soi-même» grâce à des «exercices spirituels».

Ce petit livre en forme de carnet contient une dizaine de textes écrits par Schiffter à partir de dix citations comme prétextes mis en exergue pour laisser courir des réflexions, des souvenirs personnels et des bribes de lectures qui sont autant de petits plaisirs qui se dégustent comme des mises en bouche appelant d’autres lectures. Le ton est à la fois corrosif, grave et amusé, mais toujours frappé au coin d’une lucidité que René Char qualifierait de «la blessure la plus rapprochée du soleil». Il y a du Cioran secoué par Schopenhauer, tempéré par Montaigne ou doucement «mélancolisé» par Pessoa. Le cocktail acidulé de tous ces auteurs et d’autres encore introduit, par le zeste d’une citation prétexte, les textes personnels de l’auteur. Ce qui nous a donné un petit livre qui pourrait être baladé comme un vade-mecum et servir lors d’une pause de réflexion et de mise en question. Et ce n’est pas le moindre besoin par ces temps agités où foisonnent les marchands de la fausse bonne vie, les faux prophètes du bonheur spirituel et du coaching  de l’âme en survêtement de marque. Pour la mise en bouche, on vous livre cette citation du poète portugais Fernando Pessoa qui introduit un texte autobiographique sur le métier de prof de philo dans un lycée que l’auteur exerce depuis plus de trente ans : «Vivre une vie cultivée et sans passion, suffisamment lente pour être toujours au bord de l’ennui, suffisamment méditée pour n’y tomber jamais».