Civisme et patriotisme : où en sommes-nous ?

La gauche, ailleurs, se positionne sur les problèmes de société, défend les libertés individuelles, les minorités de tous ordres. Au Maroc, elle se cache dès que le loup islamiste sort du bois. A quoi sert-elle alors ?

Si vous les avez ratés, cherchez-les ! Je veux parler des deux discours estivaux du Roi. Dans celui du Trône, il a mis l’accent sur la nécessaire mise à niveau de la classe politique par le biais de la loi sur les partis et la remise en cause du code électoral. Le dernier, lui, a été consacré aux valeurs du civisme et à la Nation.
Ces thèmes sont récurrents. Une partie de la société civile les soulève avec force depuis quelques années. Il serait cependant utile, maintenant qu’ils sont consacrés par le Chef de l’Etat comme chantiers majeurs, de faire le point sur la situation actuelle.
Ainsi les chefs de parti ont été ridicules le jour même du discours du Trône. Ils ont défilé devant la caméra pour marquer leur accord avec un constat qui les condamne. Ce faisant, ils dévoilent leur totale impuissance. Le RNI n’a toujours pas pansé les blessures du gouvernement Jettou II ; le PND a perdu Kayouh et sa tribu qui ont trouvé refuge au sein d’un Istiqlal fortement secoué par l’affaire Afilal. Les autres ne vont pas mieux quand ils continuent à avoir un semblant d’existence. Aucun débat interne, aucune idée nouvelle, des structures impotentes, des luttes de clans autour des positions remunérées : voilà ce que sont devenus nos partis politiques. Ceux qui m’intéressent, c’est-à-dire ceux de gauche, courent un véritable danger de mort. Ils n’ont plus aucune vision de la question sociale qui pourrait les différencier. On ne peut leur jeter la pierre, parce que la gauche au niveau mondial n’a pas encore trouvé de programme de gouvernement alliant efficacité économique et justice sociale. Cependant, la gauche, ailleurs, se positionne sur les problèmes de société. Elle défend les libertés individuelles, la création anti-tabou, les minorités de tous ordres. Au Maroc, elle se cache dès que le loup islamiste sort du bois. A quoi sert-elle alors ? Une révolution est nécessaire si nous voulons avoir un rôle historique à jouer autre que celui d’une écurie pour hauts fonctionnaires à coopter.
Sur le civisme, notre retard et encore plus grand. Le Marocain ne respecte que très peu les règles de vie commune, à commencer par la queue ou les feux rouges. Un exemple estival post-discours est fort éloquent : les enseignants et diplômés chômeurs recrutés pour le recensement viennent de se signaler de fort mauvaise manière. Durant leurs jours de formation rémunérée, le Commissariat au plan leur a proposé trois repas par jour préparés par un traiteur. Ils ont fait grève pour exiger 100 DH par jour plutôt que les trois repas. Revendication qui a abouti, ce qui est déjà scandaleux. Comme ils ne reculent devant rien, ils ont exigé que les repas des 2 jours fériés leur soient payés. Oui, vous avez bien lu ! des gens recrutés pour un travail d’intérêt national, très correctement indemnisés, qui touchent leur salaire et qui ne rejoindront leurs postes que fin septembre réclament qu’on leur paye des repas durant les jours fériés. Voilà un incivisme gravissime car il émane de ceux qui sont censés transmettre ces valeurs à nos enfants.
Quant à la nation, nous avons du travail à faire. D’abord pour la ramener à ses frontières géographiques (de Tanger à Lagouira) et identitaires. Ensuite pour rappeler à nos concitoyens qu’on ne marchande pas avec sa patrie et qu’on ne la porte pas au bout de la semelle.
L’affaire El Mundo (voir p. 30) aurait dû susciter un tollé général. Or, les associations et les partis n’ont pas bougé le petit doigt, eux qui organisent des manifestations dès que l’un de leurs chefaillons est mis à mal par un journal.
Le constat est très négatif et mesure l’ampleur du travail à effectuer. Il démontre aussi que les marchands du désespoir qui sévissent depuis près d’une décennie ont laissé des traces. Remettre ce pays sur les rails est une tâche ardue mais exaltante. Le salut passe par l’engagement de tous, et la clarté des positions. Pour le moment, comme le dit un plaisantin plein de bon sens, «nous avons une vision en haut, des potentialités en bas et le courant d’air au milieu». C’est ce fossé qu’il s’agit de combler par ce qui s’appelle une élite