Cinquante ans de retard !

Hormis les extrémistes de droite dont l’idéologie se construit sur le rejet de l’étranger, rares sont ceux qui osent afficher ouvertement leur racisme. Ainsi, par exemple, de cette dernière actualité en France, ce type renvoyé devant le tribunal pour avoir agressé deux femmes musulmanes et qui s’est défendu en déclarant : « je ne suis pas raciste mais je n’aime pas les Arabes ! »

Faisant l’objet d’une large couverture médiatique, l’affaire a fait grand bruit ces derniers jours. Le placardage dans certains halls d’immeubles casablancais d’affiches portant l’inscription «Il est strictement interdit de louer à des Africains» a jeté la consternation au sein de la société civile marocaine. La consternation et la honte. Avec l’augmentation du nombre de migrants subsahariens dans nos villes, les actes de racisme anti-noir sont allés croissants. Les témoignages se multiplient qui racontent les agressions verbales, et parfois même physiques, dont est l’objet l’Africain noir présent sur notre sol. Les ONG, nationales et internationales, qui travaillent dans le domaine des droits de l’homme, s’en émeuvent depuis quelque temps déjà. Sur le plan politique, on enregistre l’initiative louable du PAM qui a introduit un projet de loi pour criminaliser les actes racistes et xénophobes. Cependant, avec cette exclusion de l’autre qui s’étale en lettres capitales sur des affiches collées sur des murs d’immeubles, l’agression raciste est passée au cran supérieur en ce qu’il ne s’agit pas d’un simple dérapage verbal mais d’un acte qui s’affiche au sens propre comme au sens figuré. Avec cela, on se retrouve renvoyé cinquante ans en arrière quand, en France et en Belgique, des gérants de café collaient sur leurs vitrines «Interdit aux chiens et aux Arabes». A l’époque, l’objet du racisme était le «bronzé» ou, pire encore, le «raton» comme on l’appelait alors, entendez par là le travailleur immigré maghrébin en Europe. Depuis, la législation de ces pays a intégré des textes de lois punissant sévèrement ce type de dérive. Hormis les extrémistes de droite dont l’idéologie se construit sur le rejet de l’étranger, rares sont ceux qui osent afficher ouvertement leur racisme. Celui-ci n’en a pas pour autant été extirpé de la société, loin s’en faut, mais chacun sait qu’il est condamnable et condamné.

Ainsi, par exemple, de cette dernière actualité en France, ce type renvoyé devant le tribunal pour avoir agressé deux femmes musulmanes et qui s’est défendu en déclarant : «Je ne suis pas raciste mais je n’aime pas les Arabes !»
L’apparition de telles affiches au Maroc, outre le rembobinage ainsi opéré de l’histoire, nous livre une mesure concrète de notre état d’arriération dans un domaine aussi fondamental que celui du respect de la personne humaine. En en étant encore là où étaient la France et la Belgique il y a cinquante ans, c’est donc d’un demi-siècle de retard dont nous nous prévalons. Au regard de l’histoire d’une nation, cinquante ans, on peut penser que ce n’est pas grand-chose sauf que, dans le contexte mondialisé actuel, cela pèse de tout son poids. Car le critère de comparaison joue. Nous appartenons désormais au «village mondial» et ce que nous faisons ou pensons ne se mesure plus qu’à l’aune de nos seules règles mais également à celui d’étalons moraux et juridiques internationaux. D’où la difficulté à la fois de se revendiquer de la modernité et de l’Etat de droit et de continuer à être archaïque dans ses modes de pensée et d’action. Même si nous freinons des quatre fers par rapport à un certain type d’évolution en revendiquant notre «spécificité culturelle», il nous devient de plus en plus difficile d’être hors du temps sinon à être hors du «village». Les islamistes au pouvoir l’apprennent aujourd’hui à leurs dépens. Sauf à avoir des puits de pétrole pour acheter le silence des peuples, ils sont obligés de repenser leur philosophie liberticide s’ils veulent faire marcher l’économie du pays et répondre aux besoins des populations. L’Egypte et maintenant la Tunisie en offrent actuellement un exemple des plus éloquents. Même si elle est maintenue en prison, Amina, la Femen tunisienne, a bénéficié d’un premier non-lieu. Parce que l’Europe est là, qui suit son affaire. Et l’Europe, ce sont ces touristes dont la désertion fait chuter le PIB. Cela vaut tout autant pour le Maroc. Ainsi, la condamnation récente de deux jeunes gens pour homosexualité n’est-elle pas passée inaperçue. Elle a provoqué la réaction de l’ambassadeur des Pays-Bas au Maroc qui s’est fendu d’une lettre pour dire son émoi face à cette condamnation. On peut toujours s’indigner de sa réaction en lui rétorquant que le Maroc est un pays souverain libre de ses décisions, à l’heure où l’avancée des libertés individuelles est telle que la plupart des grandes nations ont légalisé «le mariage pour tous», jeter en prison deux jeunes hommes pour le seul crime de s’aimer n’est pas du meilleur effet. Comme celui de mettre derrière les barreaux une gamine de 18 ans parce qu’elle a osé fumer en plein Ramadan ! On a beau dire que telles sont nos lois, il y a inadéquation avec l’époque. Quant au sempiternel argument de l’Occident qui veut imposer son modèle culturel, il devient de plus en plus obsolète. Le fait est que le poids de l’opinion publique internationale joue pour tous.

Ainsi, par exemple, les USA sont-ils régulièrement mis à l’index sur la question de la peine de mort toujours en vigueur dans nombre de leurs Etats. Or, ce meurtre légal, hier acceptable, heurte aujourd’hui les consciences. Et on pourrait multiplier les exemples de ce type qui témoignent du nouveau rôle joué par l’opinion publique internationale et de la nécessité pour tous de tenir compte de son existence. Alors, cinquante ans de retard, oui, cela fait beaucoup et cela pèse lourd, très lourd sur le développement de nos sociétés.