Cinq gars pour Singapour

C’est un rigolo avisé qui a dit un jour que «sans les photos de vacances, on ne pourrait jamais prouver qu’on a été heureux. Ah ! les vacances, cette période bénie de l’année où tous les rêves sont permis et tous les lieux sont investis par une faune dénudée ou “enfoulardée”».

Ce dernier néologisme est né de la tendance vestimentaire plus ou moins prescrite par le discours religieux ambiant, lui-même porté et importé des confins arabiques via le satellite. Il n’est que de voir sur certaines plages ces femmes suant sous le foulard pendant que leurs hommes soupçonneux barbotent en mouillant leurs barbes dans les eaux en arborant des maillots- shorts Nike, pour comprendre que des choses ont changé. Mais quoi ? on ne sait pas. La foi n’a jamais empêché nos mères de faire trempette en famille et en public lorsque leurs moyens le leur permettaient, ni leurs maris de trouver cela tout à  fait convenable. Les femmes d’aujourd’hui, mariées ou non, qui s’emmitouflent dans leurs étoffes jusqu’à  l’étouffement sont-elles plus préservées de la tentation de la chair ? Leur foi est-elle plus inébranlable ? Et n’est-ce pas bien plus provocant de voir des femmes barboter tout habillées ? Allez savoir o๠vont se nicher les fantasmes des uns et des autres ! Bon, fermons cette parenthèse prise de tête et que chacun fasse ce qu’il veut de son corps et de ses vacances ; et au diable ! si l’on ose dire, les débats sur les questions qui fâchent en cette période de calme et de farniente !

Farniente, c’est peut-être vite dit, car aller en vacances n’est pas une affaire de tout repos. à‡a se prépare, donc il y a du boulot. Je ne sais pas qui a dit cette belle et pertinente vérité : «On passe plus de temps à  préparer ses prochaines vacances que son avenir.» La question ontologique que pose toute personne en congé payé et en projet de partance demeure : «O๠est-ce qu’on va en vacances cette année ?» Une fois avoir tranché le choix cornélien entre la mer ou la montagne, dans la concertation ou par décision patriarcale, il reste à  se décider sur la stratégie afin d’en décliner les voies et moyens, la logistique et la durée. Le tout, bien sûr, sur la base d’un budget indépassable et parfois même improbable. Loger chez l’habitant, en l’occurrence un membre de la famille, louer un meublé ou profiter de l’offre de «Kounouz Biladi», sont en général les trois choix dont il s’agit d’examiner le pour et le contre. Loger en famille, c’est-à -dire en additionnant deux foyers avec enfants et bagages, c’est la galère et c’est le conflit permanent du type serbo-bosniaque avec casques bleus tressés et cessez-le-feu précaire. L’appartement meublé ? Trop cher, loin de la mer et il faut faire à  bouffer tous les jours. Il reste l’opération «Kounouz Biladi», un trésor national qui veut, dit-on, démocratiser la fréquentation hôtelière en encourageant le tourisme national. C’est quasiment, disent les optimistes qui ont fait des études, un service public entre les mains du privé. Bref, le rêve inaccessible de Tony Blair, réalisé le doigt dans le nez par Driss Jettou. Voire, comme disent les pessimistes, qui, eux aussi, ont fait des études : ces Kounouz, c’est comme la course au trésor, le terrain est sournoisement balisé et il faut courir pour arriver avant les autres, car il n’y en a pas pour tout le monde et tout le monde n’a pas les moyens d’y faire participer une famille nombreuse.

Après avoir pesé le pour et le contre entre ces trois éventualités, la famille se résout à  affronter le conflit serbo-bosniaque, quitte à  libérer le territoire avant les dates fixées si les hostilités devenaient ingérables.

Si on a pris, pour une illustration plus générale, l’exemple d’une catégorie socioprofessionnelle – CSP comme disent les marketteurs – entre C et D, c’est parce que les catégories dites supérieures, A et B, ne se posent pas ce genre de questions bassement matérielles. Non, sérieux ! et sans populisme aucun, vous avez vu les dernières offres de certaines agences de voyages : quinze jours en Thaà¯lande à  moins de 15 000 balles par personne. Le «CSP A» qui vient de divorcer et qui n’a pas d’enfants ou alors un seul mais qui vit avec sa première femme, va sauter sur l’occasion et sur le reste. Le prospectus des agences ne parle que d’excursions culturelles et de découvertes du patrimoine thaà¯landais. à‡a tombe bien, le «CSP A», comme chacun le sait, est un féru des choses de la culture et un assoiffé des découvertes du patrimoine. Généreux et détestant la solitude, il va inviter quatre potes qui adorent la déconne et les blagues salaces. Dans la foulée de cette excursion culturelle en Thaà¯lande, ils feront à  cinq une virée à  Singapour.

Si vous avez la mémoire des navets de la série B, il y a un mauvais film tiré d’un tout aussi mauvais roman, mais dont le titre génial est tout un programme : Cinq gars pour Singapour.