Cinéma, ratures et littérature

«On sort de la littérature et on y revient», écrit Paul Valéry dans un texte intitulé justement Littérature. On peut appliquer cette formule lapidaire à  un débat récurrent, même ici au Maroc, sur la question de l’adaptation au cinéma des Å“uvres littéraires.

En effet, on peut se demander -et on ne manque jamais de le faire depuis longtemps- ce que le cinéma apporte ou ajoute à  une œuvre littéraire. Vaste question à laquelle nulle réponse ne peut satisfaire ni les tenants de l’adaptation, ni ceux qui la pourfendent,   les deux ne manquant pas d’arguments valables. Maintenant, si l’on inverse la question pour savoir ce que la littérature, elle, apporte au cinéma, les statistiques démontrent que près de la moitié des plus grands succès cinématographiques sont des films adaptés de livres et de romans en particulier. En France, comme le rappelle le journal Le Monde dans sa rubrique consacrée aux livres, c’est une «tendance lourde» qui rassure les producteurs puisque «près de 40% des films totalisant plus de 500 000 entrées en salles en France sont, en effet, des adaptations». On a relevé que dans ce pays, comme aux Etats-Unis depuis longtemps déjà, la BD est aussi de plus en plus sollicitée pour des adaptations qui ont rencontré un succès populaire certain. Ce genre narratif illustré, plus proche du cinéma par son découpage elliptiques et ses dialogues ramassés, semble plus adaptable. De plus, certains titres et auteurs sont parfois déjà précédés par leur succès auprès d’un lectorat souvent jeune et consommateur de films. Que du bonheur et du bonus donc pour des producteurs qui peinent à trouver des scénaristes inspirés et des histoires originales susceptibles de drainer un grand public. Car, et c’est la question qui se pose depuis longtemps dans ce débat sur l’adaptation : Est-ce la crise du texte original qui pousse de plus en plus de producteurs à privilégier la voie de l’adaptation ? Même si l’on sait que le cinéma a toujours été inspiré par la littérature et que nombre de scénaristes, au départ, étaient d’abord des écrivains. Hollywood, comme d’autres centres cinématographiques de par le monde, se sont toujours appuyés sur les romanciers. Ce que Michel Audiard, avec ses formules rigolotes, résumait dans celle-ci : «Il y a douze mille sujets à la bibliothèque nationale». Une autre façon de dire que pour trouver des idées de scénarios, il n’y a qu’à se baisser pour en ramasser. C’est dire que pour les plus grands scénaristes, il n’y a pas ou très peu d’idées originales ou d’idées neuves. Est-ce parce qu’on pense que tout a été déjà dit ou écrit et que de Homère à Hollywood, le cinéma a fait le tour de l’histoire originale et de l’intrigue inédite ? A ce propos, Alfred Hitchcock disait qu’il valait mieux partir d’un cliché que d’y arriver, pour répondre à ceux qui croient avoir eu la révélation et pensent avoir inventé du neuf alors qu’ils ne font que recycler, souvent mal,  du vieux, du déjà vu, lu et entendu. D’autres cinéastes ne croient pas au scénariste génial qui dans une illumination fulgurante personnelle se fend d’une histoire qui n’a jamais été racontée.     
Au Maroc, cette question revient de temps à autre tout au long du parcours que le cinéma local a traversé, avec des hauts, des bas et des débats, depuis une cinquantaine d’années. Sauf que la formule de Michel Audiard sur les douze mille sujets que l’on peut trouver dans la bibliothèque nationale ne pourrait s’appliquer. En effet, que de débats sur la crise du texte (azmate annass) à la fois lorsqu’il s’agit du théâtre et plus récemment du cinéma ! A croire que l’on avait épuisé les bibliothèques de leurs publications littéraires susceptibles d’être adaptées au cinéma. Bien au contraire, nous sommes peut-être le seul pays où l’on produit plus de films, téléfilms et séries télévisées que de romans. Comment après cela songer à promouvoir l’adaptation d’œuvres littéraires ? D’autant, ou pire encore, que la plupart de ceux qui se targuent d’écrire des scénarios ne lisent pas par vocation (ou par principe, allez savoir !), et quand bien même ils le voudraient, ne trouveront pas matière à lire car les chiffres sont là pour l’attester : on publie peu et on lit encore moins. On ne répétera jamais assez la belle sentence de Gide : «Il faut beaucoup d’histoire pour faire un peu de littérature». Mais si l’auteur des Nourritures terrestres entendait par histoire celle qui transcrit et forge le passé d’une nation (la nôtre ne manque heureusement ni d’épaisseur ni de profondeur), nous visons quant à nous celle que l’on conte et raconte, mais à travers  laquelle on donne à vivre, à connaître et à aimer, puis à lire le monde pour mieux l’appréhender et s’y inscrire.
Enfin, concluons, et tant qu’à faire  avec le scénariste et écrivain de grand talent, Jean-Claude Carrière, auteur des meilleures adaptations au cinéma de chef-d’œuvres de la littérature mondiale, qui répondait dans un livre de Christian Salé, Les scénaristes au travail (Editions Continents-Hatier 1981) : «Dès que vous écrivez pour le cinéma, c’est de l’adaptation».