Ciné lamento en do mineur

La salle obscure n’est plus qu’un faire-valoir, une tête de gondole destinée à attirer le chaland vers des friandises et des boissons, des rencontres,
des rendez-vous de jeunes excités et de parents inquiets ; bref un nouveau
lieu de sociabilité entre le café et le centre commercial.

Je ne sais pas quel humoriste disait qu’avant «on allait au cinéma pour voir des films, mais aujourd’hui il semble qu’on y aille pour manger». Bien entendu, il vise ici les fameux multiplexes cinématographiques qui se multiplient à travers le monde et offrent toutes sortes de produits de consommation et de loisirs, dont la projection de films. Le chiffre d’affaires de ces complexes doit plus, selon les promoteurs, au pop-corn qu’aux films diffusés. Ainsi va le monde du 7e art à l’heure de la mondialisation et de la révolution numérique. La salle obscure n’est plus qu’un faire-valoir, une tête de gondole destinée à attirer le chaland vers des friandises et des boissons, des rencontres, des rendez-vous de jeunes excités et de parents inquiets ; bref un nouveau lieu de sociabilité entre le café et le centre commercial : espace de résistance contre la solitude des grandes cités pour les uns ou haut lieu de la frime et du «m’as-tu-vu» pour les autres.

Au Maroc, les complexes de cinéma Dawliz, érigés vers la fin des années 1980 par Souheil Benbarka sur la corniche et aux Habous, à Casablanca – bien avant les Mac Do et autres franchises – ont mis la clé sous le paillasson. A Tanger, et bientôt dit-on aussi à Salé, on ne garde plus que la bouffe et l’hôtellerie à l’exclusion du cinéma qui est renvoyé à sa pellicule et ses rêves en noir et blanc. Et si on ne parle ici que des multiplexes, c’est que les autres salles classiques ou de quartier se réduisent, depuis bien des années déjà, comme une peau de chagrin. Le chagrin et la pitié : beau et pathétique titre pour résumer la situation de l’industrie des loisirs au Maroc ! Vous remarquerez que l’on ne parle pas ici d’art et de culture mais bien d’industrie et de loisirs pour rester raccord avec la clé, non pas de la «problématique cinématographique», comme certains cuistres se plaisent à la nommer, mais de la réalité du problème tel qu’il se présente à travers le monde.

Bien sûr, on pourrait incriminer le piratage des films en DVD et des bouquets sur les satellites, l’inculture cinématographique, une bonne partie du peuple fauchée et sous influences obscurantistes, les salles saccagées par ce même public de crétins. Certains n’ont pas hésité à coller tout cela sur le dos du public. Car c’est aussi une autre conception de la démocratie chez nombre de nos responsables, souvent tentés par la «dissolution du peuple», comme disait Brecht, au lieu d’écouter ses désirs, ses aspirations ou tout simplement d’avouer son incapacité à gérer ses affaires et de se démettre ; en clair, de se casser quoi !

A la question simple et claire : «Pourquoi le public boude-t-il les salles obscures ?» posée il y a plusieurs années dans plusieurs pays, développés ou pas (exemple de l’Inde et d’autres pays d’Asie), les promoteurs, en parfaite cohérence avec la logique du marché, basée sur l’offre et la demande plus les désirs et les changements de comportement des consommateurs, ont répondu en s’adaptant aux nouvelles donnes. Comment ? Promoteurs du cinéma et responsables politiques dans chacun des pays ont dû, selon les spécificités et les goûts de leur public, innover, se réadapter et certainement se remettre en question.

C’est bien Martin Scorsese, le grand réalisateur américain, fêté en grande pompe au dernier Festival du film de Marrakech, qui a déclaré à l’inauguration de la nouvelle Cinémathèque de Paris : «La projection en salles n’est plus qu’un événement mineur dans la vie d’un film». C’est, du reste, un thème récurrent en Europe et même aux Etats-Unis qui annoncent le prochain divorce du public et des salles ; un «divorce structurel» comme le signalait finement le critique de cinéma du quotidien français Libération, Serge Séguret, dans sa chronique «Ça reste à voir»: «Le public quitte la salle mais retrouve le film dans d’autres lieux et sous d’autres formes, toutes digitales (DVD, téléphone, PC et maintenant console nomade), en attendant que ce même public, peut-être, revienne vers des salles qui seront à leur tour passées à la projection numérique».

C’est une des réponses, peut-être, trouvée par les promoteurs du cinéma en Europe et ailleurs, en équipant le parc des salles de projecteurs numériques et, bien entendu, en intervenant, en amont, dans la fabrication de films, de la conception à la postproduction. En effet, la révolution numérique à laquelle nous assistons depuis quelque temps, son développement fulgurant et sa popularité, supposent un changement de mode de pensée et la refondation de la narration elle-même. Un clic peut aujourd’hui, au montage, donner une information, placer une ellipse et intervenir dans l’économie de la narration et, partant, dans celle de la production. Et le cinéma marocain dans tout cela ? Voilà un débat qui pourrait faire avancer le schmilblick au lieu de jouer le lamento nocturne en do mineur dans la salle des pas perdus de la fausse nostalgie. Le train du développement numérique, au cinéma comme ailleurs, ne sifflera pas trois fois pour prévenir de son passage…