Ci-gît la Ligue arabe

La Ligue arabe est au mieux une illusion, un club de rencontres, au pire un frein
au développement des pays membres vers l’universel. L’urgence
n’est pas de la réformer, c’est de la déclarer nulle
et non avenue.

Le Sommet arabe de Tunis a lamentablement échoué. Il ne pouvait en être autrement. Vu le contexte et l’ordre du jour. Le contexte est celui d’une pression énorme sur les régimes arabes. Pression exercée par le fameux projet de réformes américain, mais aussi par ce qui se passe en Irak et en Palestine. Plusieurs réponses ont été esquissées. Certains pays ont voulu avancer les «réformes» que les Etats pourraient accepter. Le ridicule ne tuant pas, on a même entendu parler d’une déclaration des droits de l’homme arabe, comme si celui-ci n’avait droit qu’aux minima susceptibles d’éviter à ses gouvernants le courroux américain.
L’affaire palestinienne, bien que reléguée au second rang, faisait elle aussi l’objet d’une proposition explosive : une déclaration de renoncement au droit au retour des Palestiniens de 1948. Dans ce contexte, les divergences ne pouvaient être effacées, d’autant plus qu’il y a l’Egypte. L’on sait depuis l’invasion du Koweit que le Caire est capable de «violer» la Ligue arabe et ses statuts pour arriver à ses fins. Amr Moussa a dépassé ses prérogatives de secrétaire général et a voulu mener les ministres des A.E. au pas de charge. Ce qui a suivi l’annonce de l’échec, le mini-sommet de Charm El Cheikh, montre que Le Caire veut absolument arracher un cadeau pour Bush. Hosni Moubarak va à Washington début avril. Ce n’est pas seulement une affaire de leadership, mais aussi de gros sous. «L’entreprise la plus performante d’Egypte est sa diplomatie», me répète un ami égyptien. A chaque position égyptienne répond une aide conséquente des USA. Depuis 10 ans, l’Egypte a reçu près de 100 milliards de dollars en aides exceptionnelles. Jouant les monarchies du Golfe contre le reste, Le Caire est enfin apparue comme le diviseur. Ce qui n’est qu’une illusion d’optique.
La Ligue arabe n’a jamais eu le moindre retentissement sur la vie des citoyens des pays membres, ni une influence réelle dans les relations internationales. Elle a pu maintenir un semblant de cohésion autour de la question palestinienne, jusqu’en 1991. Cohésion qui a volé en éclats sous la pression américaine.
Si aujourd’hui il y a échec patent, c’est parce que la Ligue arabe est bâtie autour d’une imposture. Celle de croire que l’on peut bâtir une organisation internationale sur des bases… raciales. Parmi les pays membres il y a des Etats-nation à des stades de développement très différents, des Etats factices et des pays en ruines. Le choc des nationalismes des Etats dits arabes, par négation des autres entités ethniques les composant, jalonne l’histoire contemporaine. Les aspirations de leurs peuples ne sont pas contenues dans les objectifs de la Ligue arabe.
Celle-ci est l’invention du panarabisme, qui a fini dans les poubelles de l’histoire, avec Saddam Hussein. Ce courant, en superposant le concept d’une Oumma virtuelle aux nations existantes, était dans l’impasse. Seuls Israël et l’occupation de la Palestine lui ont donné consistance.
C’est ce concept-là qui fonde l’action politique et terroriste de son héritier historique : l’islamisme. Cette fois l’identité de la Nation est religieuse, donc plus vaste, plus irréelle et plus dangereuse. Cette conception virtuelle de la Nation est pourtant en contradiction frontale avec la construction de leurs projets nationaux. La Nation marocaine va de Tanger à Lagouira, elle ne s’étend ni à Bagdad ni à l’Ouzbékistan. Encore une fois c’est le conflit israélo-palestinien qui donne vie à ces chimères. Et il est temps de dire que si l’on soutient la cause palestinienne, c’est parce qu’elle est juste et non pas pour des raisons raciales ou religieuses.
Dans une étude universitaire, un sondage fait ressortir que les adolescents marocains se sentent plus proches du musulman pakistanais que du chrétien palestinien. Tout l’échec du panarabisme est là. En diluant la nation réelle produit de l’histoire, dans une nation virtuelle idéologique, il a préparé le terrain à la «oumma islamique» qu’il portait d’ailleurs dans son sillage. C’est aussi un révélateur du chemin qu’il nous reste à parcourir pour remettre notre démarche identitaire en adéquation avec notre histoire et notre projet national.
L’Europe ne s’est pas bâtie sur des critères raciaux, même si l’énorme majorité de ses habitants sont indo-européens, mais sur des intérêts communs et cela a pris 50 ans avant un projet de constitution. Depuis 50 ans que la Ligue arabe existe, elle n’a pas produit une seule législation commune à ses membres. Elle est au mieux une illusion, un club de rencontres, au pire un frein au développement des pays membres vers l’universel. L’urgence n’est pas de la réformer, c’est de la déclarer nulle et non avenue. Parce qu’elle participe à la schizophrénie du discours politique dans cette sphère