Chapeau les Allemands !

En accueillant ces dizaines de milliers de réfugiés, Angela Merkel fait coup double ; en même temps qu’elle s’assure une main-d’Å“uvre en nombre important et, surtout, des compétences à  exploiter, la chancelière sert avec intelligence l’image de l’Allemagne.

Le cliché a ému le monde et restera parmi ces photos du siècle qui marquent une époque. Les autres, venues d’Allemagne, témoigneront de ce moment qualifié d’«historique» vécu par un pays fier de son sens retrouvé de la solidarité. Aylan ne sera pas mort pour rien. La photo de son petit corps échoué sur la plage, par l’émotion qu’elle a suscitée en Europe, a fait bouger les lignes sur un dossier dont le traitement jusqu’alors n’a pas été à l’honneur du Vieux Continent. Cet honneur-là, il est revenu à la chancelière Angela Merkel de le laver en ouvrant grand les portes de l’Allemagne ce week-end du 5 et 6 septembre aux réfugiés lancés par dizaines de milliers sur les routes de l’exil. Ces images d’Allemands faisant des haies d’honneur aux Syriens débarquant dans leurs gares ont, comme celle du petit Aylan, suscité l’émotion. Mais une émotion positive en l’occurrence, une émotion qui inonde le cœur de chaleur et d’espoir. A voir ces anonymes se presser sur les quais pour tendre aux arrivants, qui des bonbons, qui des fleurs, à voir les immenses sourires effacer la fatigue sur le visage des personnes accueillies, le sentiment renaît que l’humanité n’est pas un vain mot. En ces temps où la barbarie se revendique et se célèbre avec un atroce cynisme, cela fait fichtrement du bien !

Angela Merkel, «Terminator» des Grecs qui se mue en mère Térésa des réfugiés syriens, on en perd son latin! Lors de la crise de la dette publique grecque, la chancelière allemande fit montre d’une intransigeance absolue, acculant le Premier ministre Tsipras à accepter, pour pouvoir bénéficier à nouveau de l’aide européenne, des conditions considérées par plus d’un observateur d’«humiliantes». Et là, vis-à-vis des réfugiés, Madame Merkel ouvre les vannes, prête à accueillir jusqu’à un million de demandeurs d’asile au moment où ses voisins font des comptes d’apothicaire sur le nombre à recevoir. Pourtant, si elle a pris les dirigeants européens de court, cette générosité est tout sauf motivée par les seuls bons sentiments. Elle est une approche pensée et réfléchie, portée par un leader  doté d’une vision politique sur le long terme. Sur le long terme d’un pays à la population vieillissante et qui a besoin de sang neuf pour continuer à se développer. En accueillant ces dizaines de milliers de réfugiés, Angela Merkel fait coup double ; en même temps qu’elle s’assure une main-d’œuvre en nombre important et, surtout des compétences à exploiter, la chancelière sert avec intelligence l’image de l’Allemagne. Ces trains de réfugiés arrivant en gare sous les applaudissements parlent formidablement à l’imaginaire. Comment, en effet, ne pas faire le parallèle avec ces autres trains qui eux aussi transportèrent des familles mais pour les emmener à la mort. Bien qu’une histoire n’efface pas l’autre, elle peut aider, par sa superposition sur elle, à atténuer les taches noires du passé. Cela est d’autant plus nécessaire, et un leader de la trempe d’Angela Merkel en a conscience, que ce passé sombre ne demanderait qu’à revivre. Depuis 2012, l’Allemagne est la première terre d’immigration en Europe. En 2012, selon les chiffres de l’OCDE, elle accueillait déjà près de 400 000 migrants. Or, cet afflux favorise le réveil de «la bête immonde». Depuis 2014, une vague de violence comme le pays n’en a pas connu depuis 25 ans s’est levée contre les réfugiés. Pour l’attiser, le parti néonazi NDP. Pas un jour sans une agression contre un migrant ou un réfugié, des centres d’hébergement incendiés. En parallèle, on a assisté à la naissance du mouvement anti-islam Pegida qui a multiplié les manifestations contre l’islam mais également les étrangers dans leur ensemble, les médias traités de menteurs, les élites politiques et le multiculturalisme. L’immense élan de solidarité à l’égard des réfugiés qui, sous l’impulsion d’Angela Merkel, porte depuis ce dernier week-end l’Allemagne entière, peut se lire comme une réponse à ce mouvement Pegida. Depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, et cela est à mettre à l’actif des dirigeants allemands de l’Ouest, un effort permanent est fait pour éduquer à la démocratie et empêcher la répétition de l’histoire. Des fondations qui, aujourd’hui encore, travaillent sans relâche ont été créées dans ce sens, financées par les plus grandes entreprises nationales. Les images actuelles en provenance d’Allemagne montrent que le vaccin inoculé produit son effet.

Avec Daesh, le monde musulman est en train, à son tour, d’enfanter ses nazis. Le mouvement, malgré sa force terrifiante de nuisance, n’en est encore qu’à ses débuts. Tout doit donc être fait maintenant pour en stopper la diffusion au sein des populations. Cet exemple allemand d’action citoyenne à l’échelle nationale pour éduquer aux valeurs démocratiques pourrait être une bonne source d’inspiration.

Au Maroc, la mort du petit Aylan n’a pas fait sortir les foules dans la rue. Mais elle aura néanmoins servi un de ses jeunes compatriotes. Un peu plus âgé qu’Aylan, Haider, 11 ans, attendait depuis trois ans de pouvoir rejoindre son père au Maroc. Un visa vient enfin de lui être délivré.