Changer de modèle

Les contraintes les plus préoccupantes au changement structurel concernent la faiblesse du capital humain, les difficultés d’accès au foncier et au financement pour les PME, la défiance à  l’égard de l’institution judiciaire

Changer de modèle ! Ce mot d’ordre revient de manière récurrente dans les sorties publiques de décideurs de différents horizons : ministres, dirigeants d’entreprises, syndicalistes, analystes. Le ministre de l’économie et des finances ne cesse d’appeler à un changement de modèle en annonçant un basculement de la politique économique d’un soutien de la demande vers un appui à l’offre. On peut partager son souci: l’économie marocaine a été essentiellement tirée par la consommation des ménages et l’investissement public. Un choix tenable en période de vaches grasses mais qui se révèle insoutenable quand les capacités de financement de l’Etat sont mises à rude épreuve. Mais changer de modèle ne se réduit pas à une réorientation de la politique économique sur d’autres sources de croissance. Changer de modèle, c’est aussi transformer l’économie, orienter les comportements et réformer les institutions. 

Sur ces quinze dernières années, la croissance économique marocaine a connu une accélération significative. Le rythme tendanciel de la croissance du PIB est passé de 3% dans les années 1990 à plus de 4,5%. L’accélération de la croissance est-elle soutenable à long terme ? Pourra-t-elle conduire le Maroc à être aussi performant que les pays émergents ? L’activité globale reste fortement influencée par les fluctuations erratiques de la production agricole. L’activité des industries manufacturières progresse moins rapidement que le reste de l’économie. Le secteur le plus dynamique est celui du BTP, suivi des activités de services. Le nombre d’emplois créés par les entreprises marocaines est insuffisant pour accueillir les nouveaux entrants sur le marché du travail et résorber le niveau élevé du chômage. Les créations d’emplois se concentrent dans le secteur des services et de la construction, alors qu’elles stagnent dans l’industrie et régressent dans l’agriculture. La mobilisation de la force de travail reste très insuffisante au Maroc, avec un taux d’emplois qui s’inscrit dans une tendance baissière et qui est sensiblement inférieur à la moyenne des pays émergents. L’investissement du secteur privé progresse mais à un rythme moins accéléré que l’investissement public. Son dynamisme est principalement tiré par l’effort d’accumulation dans le secteur du BTP et des services, il évolue plus modérément dans le secteur manufacturier. Last but not least, le changement structurel de l’économie opère lentement alors qu’il est un facteur déterminant pour la croissance à long terme. Le rythme lent de ce processus de transformation de l’économie marocaine est perceptible dans trois dimensions. Tout d’abord, les exportations marocaines sont peu dynamiques et évoluent moins rapidement que le commerce mondial. Il en résulte que la part de marché du Maroc dans les exportations mondiales baisse. Le Maroc est spécialisé dans des segments peu porteurs sur le marché mondial. La taille du secteur exportateur est étroite, elle est deux fois plus réduite que dans la moyenne des pays émergents.

Ensuite, la base productive de l’économie marocaine est moins diversifiée que la moyenne de ces pays. En conséquence, l’économie reste vulnérable aux chocs adverses en l’absence d’une meilleure dissémination des risques à travers un portefeuille d’activités plus large ; le niveau d’accumulation de nouveaux savoirs-faire est trop faible pour générer suffisamment d’externalités positives et permettre une amélioration de  la productivité de l’économie dans son ensemble. La récente progression du processus de diversification productive est encore contenue dans un périmètre restreint (automobile, aéronautique) et son rythme est plus lent que dans les autres pays émergents. Enfin, le contenu technologique de la production progresse modérément. Le Maroc est peu intensif en technologie comparativement à la moyenne des pays émergents. Les activités à faible intensité technologique représentent près des 3/4 de la valeur ajoutée manufacturière. En dépit d’une progression de la sophistication des exportations, liée notamment à l’essor du secteur électrique et électronique, les activités de moyenne et haute technologies ne concernent qu’un nombre limité d’entreprises, et occupent une part modeste dans la valeur ajoutée, des exportations et de l’emploi. 

Le Maroc a mis en place un modèle productif qui lui a assuré une croissance soutenue sans pour autant lui permettre de résorber le chômage et redresser ses déséquilibres extérieurs. Ce modèle commence à montrer ses limites pour s’adapter au renouvellement accéléré des conditions de la compétitivité et des processus induit par l’innovation. Les faiblesses de ce modèle sont la conséquence d’un ensemble de facteurs, comme la faiblesse du secteur exportateur, la stagnation des gains de productivité globale des facteurs, la baisse de la rentabilité des entreprises qui pèse sur leur capacité à innover, un marché du travail dual, un système de formation initiale et continue rigide, une mauvaise coordination des institutions sur lesquelles repose ce modèle productif. Les contraintes les plus préoccupantes au changement structurel concernent la faiblesse du capital humain, les difficultés d’accès au foncier et au financement pour les PME, la défiance à l’égard de l’institution judiciaire. Le gouvernement a affiché une volonté réformatrice en améliorant des aspects de l’environnement de l’entreprise, mais les actions conduites nécessitent une meilleure coordination et une plus grande cohérence globale. Le Maroc a besoin d’une stratégie globale et cohérente. L’adoption d’un dispositif de pilotage stratégique des réformes permettrait de renforcer la cohérence globale de l’action publique en assurant une meilleure coordination entre les intervenants n