Changer de lunettes

N’est-il pas temps de changer de lunettes et plutôt que, tel un disque rayé, de répéter toujours le même laïus, regarder cette réalité nouvelle qui se fait jour et qui nous fait être «tous dans un même bateau» avec, pour obligation, de balayer chacun devant sa porte.

Auteur de nombreux ouvrages sur le monde arabe contemporain, le politologue et orientaliste Gilles Kepel animait ce vendredi 17 avril à Marrakech une conférence sur les «Transformations actuelles du monde arabe», à l’invitation de l’Université Cadi Ayyad. S’il ne fallait ne retenir qu’une chose en particulier de sa conférence, ce serait cette réflexion : «Nous sommes tous dans le même bateau», a-t-il ainsi, à un moment donné, lancé, en référence au danger que les djihadistes font peser sur les sociétés occidentales comme musulmanes. «Tous dans le même bateau», une  évidence au regard des informations qui, quasi au quotidien, viennent nous rappeler l’épée de Damoclès terroriste suspendue au-dessus de nos têtes, qu’elles soient brunes ou blondes. Crise économique, réchauffement climatique, terrorisme…, le destin des peuples est plus que jamais intrinsèquement lié. Mais cette réalité-là, ce changement de paradigme a encore du mal à être pensé, à être pris en compte comme un fait majeur dans l’approche des problématiques qui nous travaillent.

Pour expliquer ces «transformations» du monde arabe, Gilles Kepel s’est d’abord employé à rappeler le contexte géopolitique global. Il est remonté à 1945 et au partage du monde en deux blocs avec un monde arabe coincé entre les deux superpuissances et où chacune de ces dernières joue de ses alliances. Selon lui, deux facteurs en particulier ont contribué au blocage des sociétés arabes ; le pétrole, en raison du système de rente qu’il engendre et le conflit israélo-palestinien, du fait de ses retombées politiques. Puis le politologue s’est penché sur le mouvement djihadiste contemporain qui s’est structuré suite à l’invasion de l’Afghanistan par l’URSS. A compter de cette époque, ce mouvement passe par trois phases, la dernière étant celle de Daesh dont la stratégie est d’attaquer les sociétés «mécréantes» de l’intérieur à travers l’endoctrinement des jeunes. S’agissant d’Al Qaïda comme de Daesh, les djihadistes ont «mordu la main qui les a nourris», les pétrodollars ayant largement contribué à leur financement initial. Ben Laden, et ce n’est un secret pour personne, servit dans un premier temps les intérêts américains, les USA par Saoudiens interposés, ayant soutenu les Talibans dans leur lutte contre les Russes. Pour sa part, ce qui, aujourd’hui, est devenu Daesh put compter – et jusqu’à une date très récente – sur l’appui financier d’intérêts privés.

Gilles Kepel a ensuite évoqué le conflit né à l’intérieur même du champ sunnite à la faveur des «printemps arabes» qui ont vu les Frères musulmans (FM) récupérer la mise au grand mécontentement des Saoudiens. Pour les contrer, ces derniers n’ont pas ménagé leur soutien au général Sissi contre le président Morsi issu des rangs des FM. Les pétrodollars ont également alimenté le salafisme djihadiste en Syrie, jusqu’à ce que celui-ci, devenu Daesh, menace directement leurs intérêts.

Autre point développé par Kepel, le retour potentiel de l’Iran sur la scène internationale en cas d’accord sur le nucléaire et les craintes qu’il engendre chez les Saoudiens, créant un rapprochement inédit et qui ne dit pas son nom avec Israël. Et le Maghreb dans tout cela ? Selon le politologue, il tend à prendre ses distances vis-à-vis de ce Moyen-Orient en proie au déchirement en approfondissant ses liens avec l’Afrique et en regardant vers l’Europe.

A l’issue du débat qui suivit cette conférence, les responsabilités des uns et des autres dans le chaos régnant dans le monde arabe furent au centre des questionnements. On retiendra cependant cette interpellation du conférencier par un intervenant qui lui fit reproche de ne pas avoir cité les accords de Sykes-Picot pas plus que la colonisation comme causes des drames qui se jouent aujourd’hui dans le monde arabe. Cette interpellation, qui fut accompagnée par une mise à distance du politologue «vous parlez en votre qualité d’Européen, moi de marocain musulman», fut fortement applaudie par une partie de l’assistance. C’est en cela, qu’à son tour, elle questionne. En effet, elle fait se demander jusqu’à quand nous allons continuer à invoquer l’impérialisme européen du début du siècle passé et l’histoire coloniale pour expliquer, fusse en partie, nos errances actuelles. N’est-il pas temps de changer de lunettes et plutôt que, tel un disque rayé, de répéter toujours le même laïus, regarder cette réalité nouvelle qui se fait jour et qui nous fait être «tous dans un même bateau» avec, pour obligation, de balayer chacun devant sa porte. Et de faire l’effort de comprendre que des paramètres nouveaux sont à prendre en compte aujourd’hui qui appellent à des approches tout aussi nouvelles.