Cette obscure clarté qui descend de la Toile

N’importe qui va dire n’importe quoi et se voit relayé à  l’infini dans l’espace intersidéral de la Toile dans une sidérante « banalisation du banal ». La fameuse formule que l’on a repêché par hasard et cité déjà  une fois : « Je n’ai rien à  dire, mais je veux en parler », en est une l’illustration la plus pathétique.

« C’est l’opinion qui gouverne le monde et c’est à vous de gouverner l’opinion ». C’est ce que conseillait Voltaire aux philosophes qui eux-mêmes conseillaient les puissants de l’époque. Voltaire jouait déjà en ces temps-là le rôle du maître des «spin doctors» de son temps. Aujourd’hui plus que jamais, l’opinion gouverne le monde à travers la Toile et notamment les réseaux sociaux et autres espaces partagés de communication. Mais si du temps de Voltaire seules les élites avaient et émettaient des opinions, de nos jours n’importe qui peut mettre en ligne une impression, une revendication ou un avis. Nul besoin d’avoir une opinion puis de l’étayer avant de l’exposer.  Seul compte le médium qui transmettra telle réaction, le plus souvent violente ou sarcastique ou telle opinion assénée comme une vérité indiscutable et absolue. Mais il n’y a pas que ces opinions et réactions épidermiques et instantanées qui encombrent la Toile où le pire pourrait parfois, reconnaissons-le, côtoyer le meilleur du rire et du fin mot d’esprit, quelquefois plagié ou piqué à d’autres ou alors détourné avec finesse. Il y a aussi, disait-on, et de plus en plus l’expression la plus criante, dans tous les sens de l’adjectif, de l’intolérance, de l’exclusion et de la haine. Ces trois tristes passions ont trouvé dans les réseaux sociaux l’espace idéal pour croître et le terreau propice pour proliférer.

L’anonymat garantissant l’impunité et la réactivité instantanée attisant l’affrontement, on assiste à tout ce que l’âme humaine renferme comme tristes passions. Dans le même état d’esprit, si esprit il y a, ce sont les intervenants au nom de la morale, de la vertu et, disons-le, de la religion, qui se montrent les plus haineux et aussi les plus triomphalistes. Et jamais au cours de l’histoire du progrès technique de l’humanité la pensée la plus obscurantiste n’a utilisé la technologie la plus avancée pour se faire entendre. En effet, on sait que  les mouvements intégristes, dans toutes les religions et ce  depuis des siècles, boycottaient toute invention moderne jusqu’au téléphone ou la radio lorsqu’ils ont été introduits dans les foyers. Aujourd’hui, c’est bien le contraire lorsqu’on sait le rôle prépondérant que les réseaux sociaux jouent dans l’expansion de leur idéologie. Mieux que cela, ils maîtrisent parfaitement ces outils et se montrent même de plus en plus inventifs en la matière.

Et puis il y a aussi le vide comme matière à propager. N’importe qui va dire n’importe quoi et se voit relayé à l’infini dans l’espace intersidéral de la Toile dans une sidérante «banalisation du banal». La fameuse formule que l’on a repêché par hasard et cité déjà une fois : «Je n’ai rien à dire, mais je veux en parler», en est l’illustration la plus pathétique. Cette catharsis de l’homme seul face à «cette obscure clarté» qui descend de la Toile pourrait se comprendre si l’on y mettait un peu de poésie, une certaine chaleur humaine, voire  un peu d’humilité. Non, ici tout n’est que vantardise, arrogance et ego surdimensionné. Ces «egostars» comme dirait l’autre, marquent l’avènement d’une génération spontanée née à l’insu de ceux qui sont de plus en plus largués dans cette course contre la montre d’un temps improbable. En effet, un ami bien au fait et adepte de cette culture dite 2.O  me disait que si l’on ne s’y mettait pas aujourd’hui, dans dix ans on passerait pour des dinosaures. Avait-on donné le même conseil à ceux qui ne voyaient pas venir le changement apporté par l’invention de l’imprimerie de Gutenberg ou le cinématographe un peu plus tard ? Peut-être, mais cela n’a pas empêché les gens de continuer à écrire à la main ou d’aller au théâtre… Le progrès a toujours besoin de l’histoire pour être démontré et celle-ci a besoin de «temps pour accoucher», comme disait Sénèque.

Mais en tout état de cause et en ce qui nous concerne, toutes les sociétés qui subissent ce qu’on appelle la fracture numérique (à savoir celles qui sont, comme on dit, en développement), ce qui se passe aujourd’hui sur la Toile et dans les réseaux sociaux ne constitue ni un progrès ni un recul. Peut-être n’est-ce là  que l’expression d’un monde en mutation, un entre-deux où l’avenir tarde à se pointer pendant que le passé n’en finit pas de passer. Et comme nous avons commencé par Voltaire, laissons lui le dernier mot, lui qui l’a toujours eu même lorsqu’on avait essayé de l’exprimer. C’est un aphorisme qui aurait fait un beau twitt frappé au coin de la lucidité: «Un jour, tout sera bien, voilà notre espérance. Tout est bien aujourd’hui, voilà l’illusion».