Cette obscure clarté…

Godard a déclaré un jour : « Si vous m’avez compris, c’est que je me suis mal exprimé». Comme en écho, style et lucidité en plus, cette phrase de Camus : «Lorsqu’on écrit clairement, on a des lecteurs ; lorsqu’on écrit obscurément, on a des commentateurs.»

«Le style des historiens de la littérature est un monstre engendré par une double peur : il leur faut, quand ils écrivent mal, satisfaire les béotiens et, quand ils écrivent bien, satisfaire les poètes». Ce constat fait par Walter Benjamin (Fragments), l’un des plus grands sinon le plus grand connaisseur de la littérature, et dont les formules décapantes et sibyllines autant que le style lumineux et fulgurant relèvent du bonheur de lire et de comprendre; ce constat, donc, nous renvoie à  ce qu’on pourrait appeler plus prosaà¯quement l’art et la manière de dire les choses. Dans tous les domaines qui vont de la création à  la communication en passant par ceux de la transmission du savoir (enseignement, formation, pédagogie …), on est tenté d’abord, mais confronté toujours si l’on rejette tout élitisme, à  cette double préoccupation qui consiste à  se rallier le «béotien» sans s’aliéner le «poète», à  viser l’initié tout en touchant le profane. Bref, il s’agit en somme de concilier le premier et le second degré de perception dans un même élan vers l’autre, dans un même souffle intelligible et un même style accessible.

En écrivant cela, on est dans le vÅ“u pieux de tous ceux qui veulent communiquer plus généralement et loin donc de ce que Walter Benjamin entend par «le monstre engendré par une double peur». A propos de cet auteur, décédé en 1940, pourquoi est-il facile de comprendre et de prendre du plaisir à  lire les analyses d’un auteur comme Benjamin lorsqu’il nous parle de Kafka ou de Baudelaire, par exemple, alors qu’on s’épuise à  déchiffrer la majorité des écrits critiques et les élucubrations universitaires sur la littérature d’ici et d’ailleurs, en français comme en arabe, du reste ? Ceux qui ont eu à  se colleter dans les facultés marocaines avec la vague tardive du structuralisme et des sciences humaines, en général, savent de quoi il en retourne. Déjà  en français, à  la faveur d’un long séjour à  Rabat de Roland Barthes, il n’était de bon bec que du Degré zéro de l’écriture et autres cuistreries linguistico-sémiotiques ; alors, en arabe, on ne vous dit pas la confusion généralisée et les malentendus sémantiques sur fond, si l’on ose dire, de vacuité totale du sens et surtout du bon sens. Le bon sens étant, en effet, que l’on ne peut pas s’improviser «narratologue» (ça sonne comme un spécialiste de maladies rares) si l’on n’a pas lu Balzac, par exemple. Or, ces narratologues et autres sémioticiens n’ont pour tout viatique littéraire que les quelques rares et très mauvaises traductions de l’auteur du Père Goriot en arabe, bidouillées en Irak ou en Syrie. Pas assez de biscuits pour aller arpenter le champ des sciences humaines à  cette époque : un champ d’outrecuidance semé de pièges et d’a-priori, de néologismes et de mots-valises sémantiques. Mais le pire, c’est que même lorsque, partout ailleurs, la tendance universitaire et éditoriale n’était plus aux sciences dites molles -par opposition aux autres, considérées plus dures -, un grand nombre d’enseignants-chercheurs et de critiques autoproclamés à  la manière de chez nous continuaient et persistent encore aujourd’hui à  souffler sur les cendres d’un feu éteint.

On peut lire encore dans certains journaux des textes sur la critique littéraire habillés d’expressions et de formules «magiques» telles que la perception et l’interprétation du discours romanesque ; l’approche paradigmatique ou syntagmatique dans les textes de Larbi Ben Tarbouche, lequel n’a écrit que d’obscures et illisibles «texticules» dans quelques suppléments culturels des années 80. Mais voilà  qu’il se retrouve avec des commentateurs, doté presque d’une postérité composée de trois ou quatre critiques-enseignants-chercheurs (quasiment une cellule terroriste dormante) qui polémiquent, s’invectivent et se lancent des vannes intellectuelles que personne ne comprend : ni les béotiens, ni les poètes comme dirait Benjamin. Alors à  quoi tout cela sert-il ? Sans doute à  confirmer et rallier ce qu’aurait déclaré Godard un jour et que l’on a peut-être déjà  cité dans une autre chronique (allez savoir avec toutes les âneries qu’il faut écrire chaque semaine sur le temps qui passe !) : «Si vous m’avez compris, c’est que je me suis mal exprimé». Enfin, et comme en écho à  Godard, mais avec le style et la lucidité en plus, Camus : «Lorsqu’on écrit clairement, on a des lecteurs ; lorsqu’on écrit obscurément, on a des commentateurs»