Cette immense clameur du monde

Faut-il s’étonner lorsque l’on voit comment, dans un sursaut démocratique aussi prompt qu’indigné, la presse et les responsables de ce qu’on nomme improprement Occident, se découvrent une passion inédite pour les révolutions arabes ?

Comment  voir plein un verre qui n’est plein qu’à demi. Ce n’est point  là un conseil pour  piliers de troquet, mais une façon de voir les choses de la vie lorsque celle-ci s’en trouve contrariée. Entre nous, le pilier de bar se demanderait  plutôt  comment boire un demi dans un verre à moitié vide. Mais là n’est pas le propos. On a souvent évoqué ici cet art, difficile au demeurant, qui consiste à garder le moral et le cap lorsque les vents ne sont pas bénéfiques. Cette métaphore marine, je le concède, est souvent utilisée par ceux qui ne savent de la mer que son calme littoral bordé de sable fin. Mais c’est le privilège de l’écriture que de voyager dans la langue sur la crête des vagues comme un surfer ivre d’embruns et d’effluves océanes. Là, pour le coup, on a un peu trop chargé le cargo à métaphores. Soyons plus simples. Certes, il est plus aisé de prêcher l’optimisme lorsqu’on est soi-même, par tempérament ou par expérience, plus enclin à voir plein un verre à moitié vide. Souvent, le contraire de l’optimisme n’est  pas tout à fait le pessimisme. C’est le trop plein  en matière d’informations vides de tout sens.

Nous sommes passés, en peu de temps, d’une société sous-informée à une population gavée de toutes sortes d’informations mal digérées, mal présentées et très souvent anxiogènes et inutiles. Prenons l’exemple d’un individu condamné à un mois de télévision face à Al Jazira. Ben oui quoi, on a le droit d’imaginer ce genre de verdict dans une espèce de justice transitionnelle. Si avant l’exécution de sa peine l’on prend la tension du condamné, son rythme cardiaque et tout le toutim ; bref si on le check-up complètement et que l’on compare les résultats un mois plus tard, il n’est pas certain que le type sorte indemne de cette expérience télévisuelle. Il en est de même, par les temps qui courent, pour celui qui se veut hyper informé en interne comme en international. On en rencontre tous les jours, au café, au bureau ou dans les moyens de transports : train, taxi. Pour le nouveau tramway Rabat- Salé, on n’a pas encore essayé, mais il paraît que les usagers sont plus occupés à déchiffrer le mode d’emploi. D’autant que les prospectus distribués les instruisent pédagogiquement sur le bon usage du tram. Il semble aussi que tous les gestes sont épiés par des caméras munies du son, selon les représentants de la presse qui ont été invités par les communicants à faire un petit tour. Bonjour la parano. Bon, cela dit et pour se tenir à carreau, il vaut mieux le savoir. Comme ça on est au moins informé.

Encore une info à ajouter à toutes celles que propagent des individus qui sont à jour quant aux dates du référendum, des élections au Maroc, de la dernière fetwa grivoise d’un alem en sexologie islamique, comme de la prochaine marche des févriéristes enfiévrés, tendance adliste. A ne pas confondre, quoique… avec d’autres obédiences altermondialistes ou crypto républicaines. Ils sont aussi incollables sur le nombre de morts en Syrie et en Libye, la fortune de la famille Moubarak et le nombre d’obus tirés par l’Otan. Ils récitent par cœur les bandes annonces emphatiques et pleines de larmes et de fureur diffusées en boucles par Al Jazira sur les révolutions arabes. Bref, chez ces gens-là, il n’y a aucune place pour l’espoir dans l’avenir et le devenir de l’homo arabicus, ce nouveau chaînon dans l’évolution politique humaine, découvert par les paléontologues d’une chaîne de télé planquée dans une presqu’île d’une lointaine contrée arabique.

Chez ces gens-là, on ne s’informe que pour basculer dans une espèce d’hypocondrie politique généralisée et mortifère qui explique pourquoi leur  désarroi rejoint et nourrit cette immense clameur du monde arabe.

Le peuple n’est pas la foule et la foule est folle, ou comme disait Hugo,  «souvent la foule trahit le peuple». Faut-il par ailleurs s’étonner lorsque l’on voit comment, dans un sursaut démocratique aussi prompt qu’indigné, la presse et les responsables de ce qu’on nomme improprement Occident, se découvrent une passion inédite pour les révolutions arabes ? Ils en veulent beaucoup, fissa et partout ; ils exigent, à juste titre nous en convenons, de la démocratie, de la transparence, des élections libres et des libertés pour tous. En attendant, ils oublient que chez eux aussi les populations, jeunes et moins jeunes, en Espagne (Puerta del Sol), en Grèce, en Angleterre, au Portugal et récemment en France (Place de la Bastille), ont les mêmes demandes et s’indignent à propos de cela même qui indigne leurs dirigeants lorsqu’il s’agit de pays arabes et africains. Pourtant, tous ces pays développés n’ont-ils pas depuis des siècles au moins une révolution d’avance sur les pays dits du Sud ? 
 
Les choses, en effet, ne sont pas toujours aussi simples que l’on croit dans un monde pétri de complexité. Voilà pourquoi il faut quand même savoir raison garder et tendre une oreille attentive mais filtrante à cette immense clameur du monde. Sinon le monde que certains nous racontent, par médias interposés d’ici et d’ailleurs, est celui qui a fait dire à Shakespeare, dans Macbeth, à propos de la vie en général que c’est «un conte plein de bruit et de fureur raconté par un idiot et qui ne signifie rien».