Cette culture qu’on devrait promouvoir

pour être ce «levier de développement» qu’on attend d’elle, pour pouvoir être ce médicament qui guérit les identités meurtries, la culture doit être «ce qui soude». Et ce qui soude ne s’expose pas en vitrine. Petits projets et petits acteurs, c’est vers ceux-là , essentiellement, que le plus grand effort doit être dirigé. Pour que le liant se refasse, pour que ces jeunes que l’ennui et le mal-être jettent dans les bras des prédateurs djihadistes, réapprennent à  s’aimer et à  s’estimer

Longtemps, elle a été la cerise sur le gâteau. Celle à laquelle on octroie des miettes quand il en reste. Là, le discours à son égard change. On la reconnaît comme l’indispensable outil pour contrer la crise des identités et on veut voir en elle un levier pour le développement. Depuis le discours royal sur le capital immatériel et cette politique qui, avec l’ouverture du Musée Mohammed VI pour l’art contemporain et le lancement des travaux du grand théâtre de Rabat vise à faire de la capitale le haut lieu des arts et de la culture du Royaume, cette dernière a le vent en poupe. Le ministère de la culture se découvre une énergie nouvelle, son locataire actuel reconnaît que beaucoup de retard a été enregistré dans le secteur et veut mettre les bouchées doubles pour «lancer des projets structurants à même de dynamiser l’industrie de la culture». Ainsi, pour la seule semaine en cours, est-il partie prenante dans trois manifestations phares : «Les Etats généraux de la culture», «La 4e conférence pour la créativité en Afrique» et «Visa for music», organisées en pool avec l’association Racines.

A ce changement d’approche, on ne peut qu’applaudir et souhaiter que l’élan tienne sur la durée. La question qui se pose toutefois est celle de la politique culturelle à mettre en place et du type de «culture» qu’on entend promouvoir. Ce concept rencontre plusieurs définitions, selon qu’on l’approche sur le plan philosophique ou sociologique. Parmi les multiples proposées, on notera celle-ci, relevée dans Wikipedia et qui présente la culture, entre autres, comme «ce qui soude» un groupe social qu’il s’agisse d’arts, de lettres, de sciences, de modes de vie, de systèmes de valeurs, de traditions et de croyances. On s’arrêtera ici à l’offre de pratiques et de services culturels dans le domaine des arts et des lettres même si, on nous le rappelle, c’est par abus de langage que le mot culture est utilisé de manière exclusive pour désigner celle-ci.

L’un des problèmes majeurs que nous rencontrons aujourd’hui, un dysfonctionnement à l’origine des autres, est le délitement du lien social. De plus en plus, les individus sont seuls, livrés à eux-mêmes, perdus dans l’anonymat de la grande ville. La famille se rétrécit, perd de sa force tout comme l’esprit de quartier se dilue. Or, le vide laissé par l’affaiblissement des structures traditionnelles n’est pas, ou insuffisamment, comblé par l’institution de lieux modernes de sociabilité. Pourtant, dans les années 70/80, ce type de lieux a existé avec des maisons de jeunes animées au sein desquelles une vie culturelle très riche se déployait, permettant à de nombreux talents, dans le théâtre et la musique notamment, de s’affirmer. Et c’est ainsi par exemple qu’un groupe aussi mythique que Nass El Ghiwane a pu naître. Mais, du fait du caractère contestataire, parfois même subversif, des expressions culturelles nées dans ce cadre, ces espaces ont été étouffés jusqu’à dépérir. Et «ce qui soude» n’a plus soudé, privant toute une jeunesse de lieux où s’exprimer et la livrant aux marchands d’illusions. Avec l’émergence du nouveau règne et dans l’euphorie l’accompagnant, on a assisté à une forme de réveil culturel, dans le champ musical en particulier, avec le mouvement Nayda, que l’on a comparé, avec un peu de précipitation, à la formidable dynamique culturelle espagnole qui, après la mort de Franco, a changé le visage de l’Espagne. Mais cette «nayda» marocaine n’avait rien à voir avec son modèle espagnol. Elle n’a pas concerné l’ensemble du corps social, restant périphérique. Effectivement, la culture peut être un formidable «levier de développement». Encore faut-il lui en donner les moyens et l’aborder en conséquence. L’intérêt manifesté à ce secteur par la plus haute autorité du pays va conduire nombre d’acteurs, du public comme du privé, à se découvrir soudainement une fibre culturelle. Mais une fibre culturelle qui demande à être vue et entendue. Or pour être ce «levier de développement» qu’on attend d’elle, pour pouvoir être ce médicament  qui guérit les identités meurtries, la culture doit être «ce qui soude». Et ce qui soude ne s’expose pas en vitrine. Petits projets et petits acteurs, c’est vers ceux-là, essentiellement, que le plus grand effort doit être dirigé. Pour que le liant se refasse, pour que ces jeunes que l’ennui et le mal-être jettent dans les bras des prédateurs djihadistes, réapprennent à s’aimer et à s’estimer en découvrant les potentialités dont ils peuvent être porteurs et qui ne demandent qu’à s’exprimer.