Cette chaîne infinie qui nous relie les uns aux autres

Bien que chacun au fond de lui-même sache l’éphémère de la vie, cette perception erronée prime jusqu’à  ce que
le sort se mette à  asséner ces coups de massue dont il a
le secret. Pour se prémunir contre ces derniers, il n’est pourtant d’autre remède que de rester en permanence conscient du fait que rien ne dure éternellement.

Sur la corniche de Aà¯n Diab, chaque matin le retrouve à  la même place, installé sur sa chaise roulante à  regarder les vagues mourir sur le sable. La djellaba élimée mais propre laisse apparaà®tre un moignon de cuisse posé sur le côté. Tout autour de lui, les marcheurs, solides sur leurs deux jambes, avancent d’un pas alerte. L’homme ne paraà®t pas les voir. Son regard est souvent absent, tourné vers un ailleurs qui n’appartient qu’à  lui. Mais il s’anime parfois quand une occupation quelconque le tire de son néant. Une fois, c’est compter des piécettes dans une petite boà®te en fer blanc, et cela redonne vie à  son expression. Du coup, usant de cela comme d’un indice, on peut lui inventer une histoire. Le couler par exemple dans la peau d’un ancien gardien de voitures qui revient sur le lieu de son travail passé pour y «couler sa retraite». On se pose aussi la question de savoir comment il parvient chaque matin jusque-là . Habite-t-il dans le coin et lui faut-il juste faire rouler sa chaise pour atteindre cette place ? Ou bien a-t-il autour de lui des enfants attentionnés qui se préoccupent de son bien-être ? Auquel cas, cela signifierait que la solitude ne se surajoute pas à  la pénibilité de sa condition et cela rend moins triste de le voir. Car, à  le voir ainsi, solitaire sur sa chaise devant l’immensité de la mer, cloué dans son handicap pendant que d’autres goûtent le bonheur de faire courir le sang dans leurs veines, on ne peut s’empêcher d’éprouver un pincement au cÅ“ur. De se sentir envahi par une forme de culpabilité.

La culpabilité d’avoir ce que lui n’a plus, à  savoir l’essentiel, un corps entier qui fonctionne correctement. De pouvoir se permettre ce luxe formidable de marcher, courir, humer à  pleins poumons l’air chargé d’embruns marins. D’être, au regard de la tristesse de sa condition, quelqu’un qui a le privilège de la bonne santé. Et de se demander comment cet homme, dont l’apparence laisse penser qu’au poids du handicap s’ajoute celui de la précarité, ressent les multiples injustices dont il est frappé, regarde ces gens bien portants descendre de ces belles et grosses voitures qui viennent stationner tout autour de lui. L’autre interrogation qui se pose par ricochet est de savoir combien de ces derniers le voient et comment ils le voient. Tout visible qu’il soit, on peut en effet ne pas le voir. Pour la seule raison qu’on a désappris à  voir. Or voir, et voir avec le cÅ“ur, c’est accepter de se refléter dans le miroir de l’autre, se placer dans la comparaison et visualiser cette comparaison. Cet exercice-là  exige de disposer d’une forte capacité d’empathie.

Les temps actuels auraient plutôt tendance à  éroder cette faculté mentale et émotionnelle, d’o๠nombre de problèmes auxquels se trouve confrontée la société aujourd’hui. Voir cet homme, c’est se rappeler tout ce qu’on aurait pu ne pas avoir. Ou que l’on peut encore ne plus avoir. La tendance humaine pousse à  considérer ce que l’on a comme étant à  soi pour toujours. La santé, l’argent, le pouvoir, tous ces privilèges qui échoient à  certains et pas à  d’autres sont trop souvent vécus comme des dus, comme des droits. Bien que chacun au fond de lui-même sache l’éphémère de la vie, cette perception erronée prime jusqu’à  ce que le sort se mette à  asséner ces coups de massue dont il a le secret. Pour se prémunir contre ces derniers, il n’est pourtant d’autre remède que de rester en permanence conscient du fait que rien ne dure éternellement. Cela ne signifie pas qu’il faille pour autant cultiver le désabusement mais, au contraire, développer sa capacité à  croquer le bonheur quand il frappe à  votre porte. Or qu’est-ce que le bonheur sinon la capacité à  s’émerveiller de ce que la vie vous donne de bon et de beau ? L’empathie avec autrui, en éveillant sur la souffrance et la joie de son pareil, participe de ces choses qui vous relient à  l’univers et vous font vous sentir appartenir à  un tout. Qu’est-il en effet de plus terrible que de se vivre comme un atome perdu dans l’immensité du monde ? Or, c’est à  cela que l’égoà¯sme et l’individualisme effrénés finissent à  terme par conduire. Ce qui donne son sens à  la vie, c’est cette capacité d’échange qui nous permet de nous relier les uns aux autres en une chaà®ne infinie. Cet échange commence par le regard d’empathie que l’on pose sur l’étranger en souffrance. Sur l’enfant que l’on prend par la main. Sur le sourire par lequel on salue le jour nouveau qui se lève.