Cet incivisme qui nous tue

Qui n’a pas assisté un jour ou l’autre à  l’une de ces scènes où quelqu’un sort fou furieux de son véhicule pour sauter à  la gorge du conducteur d’une autre voiture ?

Les empoignades entre conducteurs marocains sont monnaie courante. Qui n’a pas assisté un jour ou l’autre à l’une de ces scènes où quelqu’un sort fou furieux de son véhicule pour sauter à la gorge du conducteur d’une autre voiture ? Vu de l’extérieur, ce type de situation peut prêter à sourire. Tout comme on peut condamner ces emportements – qui dégénèrent parfois en bataille rangée – en déplorant l’incapacité à se contrôler de ceux qui se laissent aller à de telles attitudes. Mais quand on a pris l’autoroute Rabat- Casablanca ce dernier week-end, on devient plus compréhensif de la colère noire dans laquelle l’incivisme au volant  peut vous faire tomber ! Nous sommes dimanche, à la nuit tombante.

Avec le retour des plages auquel s’additionnent le début juillet et la veille de Ramadan, la route est noire de monde. Le premier bouchon intervient au niveau de la bretelle de Aïn Atik. Commence alors le bal des réjouissances ! Pendant que vous poireautez dans la file avec un thermomètre qui affiche encore 27°, d’autres coupent la ligne blanche continue et vous dépassent le plus tranquillement du monde. Les uns après les autres, sur la droite comme sur la gauche, ils filent sous votre nez pendant que vous faites du sur- place. Absorbés par le flux à réguler, les gendarmes qui officient à l’intersection n’y prêtent guère attention. Et le manège de se poursuivre allègrement. Quand, excédé par cet incivisme qui n’est pas le fait d’une voiture mais de toute une enfilade, vous abaissez votre vitre pour interpeller l’un ou l’autre de ces conducteurs, vous avez droit à des réactions du type «eh bien, ils n’ont qu’à élargir les routes» quand on ne se contente pas tout bonnement de vous rire au nez. Au nez où vous monte la moutarde et vous donne envie de cogner sans discernement. Et là, vous comprenez  que, face à des gus pareils, on peut virer à l’hystérie au point de perdre tout contrôle !

Au bout d’un temps qui paraît infini, bouillonnant dans votre coin en avançant au rythme de la tortue, vous arrivez enfin à rejoindre l’autoroute. Vous vous dites : «C’est bon, je suis sortie de l’auberge». Même si l’affluence est extrême et qu’il faut se méfier des petits malins qui slaloment entre les files, ça circule. Arrivé à Aïn Harrouda, laissant le périphérique dont vous savez que, même en temps normal, la circulation y est infernale, vous prenez la rocade qui contourne Casa pour aborder celle-ci par son entrée sud. Mais, après juste quelques kilomètres parcourus, brutal ralentissement. Il faut lever le pied jusqu’à carrément s’arrêter puis avancer par à-coups à 10 à l’heure. Et là, cela redevient le délire !

La troisième voie réservée au dégagement est aussitôt occupée. Les chauffards se succèdent qui, pour gagner quelques mètres, vous enferment dans un océan de tôle. Certains s’inventent même une quatrième voie, en allant jusqu’à rouler penchés sur le bas-côté en pente ! Une absolue irresponsabilité et une inconscience totale quant au danger que l’on fait courir aux autres comme à soi. Les voitures sont capot contre capot (la bonne distance de séparation, connaît pas !) et il n’y a aucune possibilité de se dégager en cas de problème. Le plus petit carambolage dans cette nuit noire, avec ce bouchon qui s’étend sur plusieurs kilomètres, et c’est le malheur. Le plus triste dans l’histoire est que l’incivisme n’était pas le fait de quelques personnes isolées mais d’un nombre effarant de conducteurs. On a beau savoir qu’il s’agit là d’une de nos plaies majeures, le choc est toujours aussi fort quand on s’y trouve confronté. Le comportement au volant est un condensé de la manière de se conduire en société. Il reflète les valeurs -où plutôt le manque de valeurs- dont on est porteur. Individualisme, irrespect à l’égard d’autrui, irresponsabilité, on pourrait en aligner des «i» dans ce qui se donne à voir sur nos routes ! Mais pas seulement. Voyez les drames occasionnés pendant l’été par la pratique du très huppé jet-ski quand elle est le fait de «chauffards des mers» comme tout récemment à Kabila où un adolescent est décédé après avoir été percuté de plein fouet par un jet-skieur sorti des couloirs dédiés. C’est dire combien cet incivisme ne peut pas être imputé à un manque de moyens ou à une catégorie sociale donnée. Il est le fait d’un manque notoire d’éducation. Un manque d’éducation qui touche les riches comme les pauvres, contre lequel il nous faut absolument réagir. Trouver au plus vite une parade. Il y va de la bonne santé de notre société et de celle des générations montantes.