C’est quoi un parti ?

Les militants, pour militer, ont besoin
d’un idéal, d’un projet, d’une identité.
A moins d’être rétribués, ils n’ont aucune raison de passer leur vie à assurer la carrière de X ou Y. Cela, ce n’est pas la loi qui
le changera, mais l’instinct de survie
de ces organisations. Parce que les partis naissent, se développent et meurent.
Ils meurent généralement quand
ils n’ont plus d’utilité sociale.

Mustapha Sahel, un ministre de l’Intérieur discret mais efficace, fait table ouverte. Il reçoit tous les chefs de partis pour des soirées ramadaniennes studieuses. Au menu, la fameuse loi sur les partis. Ce projet suscite déjà des réactions négatives, au nom de prétextes apparemment nobles, mais surtout du fait des résistances des rentiers de la politique. Cette loi vise juste à imposer un fonctionnement minimal, et une transparence tout aussi minimale à ce qui nous sert de partis politiques.
A mon sens, elle ne réglera pas les problèmes essentiels, ceux-ci sont d’ordre politique et n’ont de chance d’être résolus qu’en endogène. Si l’on admet qu’un parti politique, c’est un groupement de personnes animées d’une certaine conception de la vie, déclinée sous forme de programmes s’appuyant sur des intérêts au sein de la société et luttant pour les mettre en œuvre, alors on est loin du compte.
Conception de la vie ? Tous nos partis sont hybrides, ils agissent comme une éponge et ronronnent les phrases creuses du moment, d’où le vide effarant du débat politique. Le dysfonctionnement est le résultat de ce vide, non la cause.
Or, cela n’a pas toujours été le cas, pour les partis marocains les plus consistants. L’Istiqlal a longtemps été le parti de la bourgeoisie nationale. Il prônait son programme : réforme agraire pour élargir le marché national, libéralisme à l’intérieur et protectionnisme forcené, l’Etat, l’Administration au service des intérêts «nationaux» censés être les mêmes que ceux de la bourgeoisie nationale. Le package idéologique était conservateur mais marqué par le réformisme de Si Allal, c’est-à-dire réellement en avance sur toutes les lubies islamisantes d’aujourd’hui. La structure fonctionnait grâce à un appareil d’inspecteurs, de pros de la politique qui, même aujourd’hui, maintiennent l’Istiqlal la tête au-dessus du lot.
Les mouvements populaires, longtemps liés au Makhzen n’en sont pas la créature factice. Leur naissance répondait à un besoin réel : celui d’une expression de l’arrière-pays face au monopole citadin sur la politique. La survie de ce mouvement est sans doute liée à cette projection identitaire. Le fonctionnement s’est plaqué sur le tribalisme.
L’USFP a charrié jusqu’en 1975 tous les contestataires. Au congrès extraordinaire, il avait choisi la social-démocratie. Son rapport idéologique est le premier texte politique consacrant, bien que de façon brumeuse, l’individu. Mais le poids de l’histoire, des individus, a vidé ce projet sociétal de son contenu.
Aujourd’hui, à part l’USFP, tous ces partis ont perdu une large partie de leur autonomie et on le voit à chaque formation du gouvernement. L’USFP lui même navigue à vue. Y-a-t-il dans ce parti une caractérisation claire de la période historique et de ses mots d’ordre centraux ? Non. Le vide idéologique ouvre la voie à toutes les compromissions, à tous les opportunismes. L’USFP s’est couché sur la question de la femme, s’est déchiré puis a fait allégeance face aux intégristes. Ce ne sont pas des erreurs tactiques, mais l’expression d’une dilution identitaire sans rivage qui aboutit à une action politique sans référentiel et donc politicaillarde.
Le PPS, passé du stalinisme à un réformisme moderniste, a eu beaucoup de courage à un moment déterminé. Mais il n’a pu, pour des raisons multiples, éviter lui non plus la gangrène.
Le résultat est là : des partis écuries où des notables se disputent les faveurs et les honneurs.
Les militants, pour militer, ont besoin d’un idéal, d’un projet, d’une identité. A moins d’être rétribués, ils n’ont aucune raison de passer leur vie à assurer la carrière de X ou Y. Cela, ce n’est pas la loi qui le changera, mais l’instinct de survie de ces organisations. Parce que les partis naissent, se développent et

meurent. Ils meurent généralement quand ils n’ont plus d’utilité sociale .