C’est la pensée qu’on assassine

Des enseignants s’organisent en inquisiteurs dans l’enceinte même d’un lycée pour tabasser un des leurs, sous prétexte qu’il donne des cours de philo susceptibles de « corrompre » l’esprit des élèves.

Nous avons été nombreux à nous réjouir, il y a quelque temps,  en apprenant que la philosophie allait être réintroduite dans le cursus de l’enseignement dans les classes du baccalauréat. Cette discipline était abolie du système scolaire après avoir connu de nombreuses vicissitudes dont la moindre n’était pas uniquement son arabisation. En effet, on se souvient qu’au début des années 70 on avait stoppé net son enseignement en langue française, poussant le peu de profs marocains aptes à faire des cours dans la langue arabe à un recyclage précipité ou improbable. De plus, la fameuse division du programme de cette discipline entre les deux parties classiques, l’Action et la Connaissance, a été mise de côté pour laisser cours à une matière bâtarde et échevelée. On avait aussi inventé une rubrique intitulée Pensée islamique (Al fikr al islami) pour brouiller davantage les pistes de la connaissance. Dans l’enseignement supérieur, c’est la sociologie et son institut qui firent les frais d’une remise au pas à peine dissimulée. Cette réforme entrait à l’époque dans une stratégie de lutte contre les courants gauchistes de l’opposition au régime, accusés à tort ou à raison, de «dévier» l’enseignement, de manipuler la jeunesse et de servir une propagande et un agenda insurrectionnels. Toute une génération avait fait les frais des reformes impromptues et des lubies d’un ministre, le Dr Azzeddine Laraki, dont le nom a marqué le système éducatif du sceau de la gabegie. Une gabegie dont les conséquences subsistent encore, plus de trente ans après cette «épuration» scolaire. Il n’est que de relire le fameux rapport du Cinquantenaire pour évaluer les dégâts et le grand gâchis dont l’éducation paie le tribut.

Depuis, la philo était devenue aussi absente que la lumière dans la caverne de Platon. Les enseignants marocains, rares et bien formés, se sont redéployés ici et là et beaucoup d’eau va couler sous le pont de la connaissance avant que l’on évoque le retour de la pensée dans les classes et à la faculté. Aujourd’hui, le ministère de l’éducation annonce que parmi les profils qui font défaut dans le recrutement des profs du secondaire, on trouve la philosophie et les mathématiques avec, respectivement, 400 postes pour la première et 390 pour les secondes. Deux disciplines pointues et proches, même si la philo est réservée quasi exclusivement aux littéraires. Bien entendu, on n’a pas encore résolu le problème de la langue d’enseignement des deux disciplines ; ce qui donne lieu à cette grande aberration qui fait que le bachelier matheux est formé en arabe dans le secondaire et devra suivre le cursus universitaire scientifique en français.

Quant aux cours de philo, même administrés en arabe,  ils n’en posent pas moins des problèmes à un certain nombre d’obscurantistes au sein même du corps enseignant. Le dernier tabassage en date d’un professeur de philo dans un lycée de la ville d’Erriche est un très mauvais signe de l’air du temps aux relents fondamentalistes qui prévaut ici et là. Mais que des enseignants s’organisent en inquisiteurs dans l’enceinte même d’un établissement scolaire pour tabasser un des leurs, sous prétexte qu’il donne des cours de philo susceptibles de «corrompre» l’esprit des élèves, est une forme caractérisée de «talibanisation» que l’on croyait inimaginable dans notre pays. Nous n’avons pas vu les signes réels d’une solidarité du corps enseignant avec le prof pris à parti, ni, pire encore, une sanction émise par la hiérarchie. Le ministre qui préside à ce secteur n’arrête pourtant pas, lit-on dans la presse et voit-on dans la blogosphère, de faire la tournée des popotes, papote de tout et de rien, se gausse des écoles de Barak Obama et conseille à une élève de 13 ans d’aller se trouver un mari. On reconnaît le bon élève au bon prof, disait un prof de philo. Alors à quoi reconnaît-on le bon ministre des profs ? Voilà un bon sujet de bac sur l’éthique politique entre la gouvernance et la compétence.

La femme, l’art, la culture, la pensée ont toujours été utilisés par ceux qui veulent bâillonner l’esprit au nom de la religion. On sait que la société a été travaillée, des années durant et l’incohérence politique aidant, par une idéologie sournoise tapie dans l’ombre de la répression politique et guettant le moment propice. Et comme le constate Amine Maalouf, on prétend souvent que la religion influence la société, mais on oublie que c’est parfois la société qui influe sur la religion. Mais si l’on relève fréquemment ce paradoxe dans le comportement  quotidien des gens dans les sociétés arabo-musulmanes, le fameux printemps qui a fait accéder des courants conservateurs aux arcanes du pouvoir n’a fait que confirmer et, hélas pour la Pensée et pour la Raison, valider cette étrange et inquiétante porosité.