Ces non-dits meurtriers

L’Afrique a célébré un triste anniversaire ces jours derniers : celui du dixième anniversaire du génocide rwandais. En à peine cent jours, d’avril à juillet 1994, 800 000 personnes, des Tutsis et des opposants hutus, étaient massacrées. Suite à l’attentat perpétré contre le président Habyarimana, le gouvernement extrémiste hutu au pouvoir à Kigali décidait l’extermination pure et simple de la minorité tutsie. Munis d’armes à feu ou de simples machettes, miliciens hutus, soldats et simples citoyens s’acquittèrent de l’effroyable tâche. Femmes, enfants, vieux ou jeunes, personne n’échappa à la vindicte orchestrée. Le simple fait d’être tutsi valait condamnation à mort. Les deux tiers de la population tutsie furent ainsi passés par les armes dans l’indifférence quasi générale de la communauté internationale. Dix ans plus tard, le Rwanda se souvient. Comme avant le massacre, les deux communautés revivent côte à côte, faisant se côtoyer rescapés et bourreaux. Fouillant dans les charniers et les fosses communes, les premiers continuent de chercher la trace des dépouilles de leurs parents, passage nécessaire pour que puisse s’opérer le travail de deuil. Les seconds, quant à eux, la folie retombée, affrontent les fantômes qui peuplent leur mémoire et dont les cris les hantent pour l’éternité.
«Pouvez-vous pardonner ?», demandait ce journaliste de télévision à une victime tutsie dont plusieurs parents avaient été assassinés sous ses yeux par quelqu’un qui était leur voisin, et qui l’est encore aujourd’hui. «Oui, a-t-elle répondu, s’il raconte ce qu’il a fait et s’il explique pourquoi il l’a fait». Quand on sait les futilités de la vie quotidienne sur lesquelles se construisent de si implacables rancoeurs, l’on ne peut que rester confondu devant une personne telle que celle-ci qui dit qu’elle peut pardonner… dès lors qu’on lui explique, dès lors qu’on lui donne des éléments pour comprendre. Sans doute, au-delà d’un certain stade dans l’horreur et la souffrance, la vengeance comme le pardon deviennent-ils des notions abstraites, toute capacité à éprouver des sentiments se trouvant annihilée. Resterait alors juste le besoin élémentaire de comprendre. Comprendre l’incompréhensible. Comprendre comment ce voisin aux côtés duquel on a vécu, avec lequel on a parlé, échangé, et peut-être même mangé, ri et pleuré, comment ce voisin a pu s’armer d’une machette pour venir vous massacrer froidement et méthodiquement. Toutes les communautés humaines sont amenées, à un moment ou à un autre de leur histoire, à connaître des conflits dont la non-résolution par des voies pacifiques peut déboucher sur la violence. Mais il y a violence et violence. Celle que l’on a vue à l’œuvre au Rwanda, en Bosnie-Herzégovine ou, plus près de chez nous, en Algérie, relève de la barbarie la plus absolue. Dans ces trois cas de figure, pourtant sans relation commune, une même donnée prévaut : l’intime proximité des victimes et de leurs bourreaux. L’autre que l’on assassine est le frère ou le voisin. Sans doute est-ce là, fondamentalement, la cause profonde du stade ultime de déshumanisation auquel on a abouti. Les plus grandes haines comme les plus grandes amours ne sont-elles pas celles qui naissent au sein d’un même clan, d’une même famille ? Cela nous renvoie à l’intense complexité des relations humaines, aux efforts d’écoute et d’ouverture que nécessite toute bonne communication avec l’autre. On l’oublie souvent, mais entretenir des liens sociaux n’est pas une mince affaire. Il n’est pas un être sur cette terre qui n’ait ses failles et ses blessures. Or, la vie en société ne ménage personne. Et l’on ne peut que rarement dire et exprimer ce que l’on ressent. Or, là réside la source du mal qui conduit à la déflagration, tant à l’échelle individuelle que collective. A la base, une même cause, encore et toujours : ces non-dits que l’on accumule. Ces non-dits, un beau jour, finissent par tout détruire. Face à cette destruction, c’est alors l’incompréhension. On ne comprend pas et pour cause ! Tout a été enfoui si profond qu’aucun déchiffrage n’est plus possible. Et il devient trop tard.
Faire en sorte qu’il ne soit jamais trop tard, voilà à quoi les sociétés comme les individus doivent en permanence s’atteler. Pour cela, il faut dire et dire encore. Ne pas craindre de secouer le cocotier. Que risque-t-on ? Une noix de coco sur la tête !
Il y a pire comme destin !