Ces monstres qu’on nous a enfantés

avec ce terrorisme djihadiste, nous sommes dans une régression mentale profonde et que nous ne pourrons pas nous en sortir si nous ne la posons pas en tant que telle, si nous ne nous attaquons pas aux racines du mal chez nous. Certes, la responsabilité occidentale est colossale dans l’émergence de cette tumeur qui touche dans leur essence les sociétés musulmanes. Mais il est temps aujourd’hui que celles-ci coltinent leurs propres responsabilités plutôt que de continuer, indéfiniment, à  se contenter de faire porter le chapeau à  l’autre

En l’espace de quinze jours, l’organisation terroriste Etat Islamique (EI) a décapité deux journalistes américains en représailles aux frappes aériennes américaines menées contre elle. Un troisième, britannique cette fois-ci, est menacé de subir le même sort dans les jours qui viennent. Pour le premier comme pour le second, c’est par une vidéo insoutenable montrant le bourreau, sabre à la main, en train de procéder à la décapitation, que  l’EI a communiqué sur ces exécutions présentées comme un «message à l’Amérique». Mais les journalistes occidentaux ne sont pas les seuls à avoir connu pareille mise à mort. Couper des têtes, Daech en a fait sa marque de fabrique au point que ses hommes n’hésitent pas à poser en brandissant devant la caméra leurs trophées sanguinolents.
La médiatisation de cette barbarie est dûment pensée. Elle vise à la fois à terroriser et à gagner aux djihadistes de nouvelles recrues parmi les jeunes musulmans en perte de repères. Deux objectifs parfaitement atteints si l’on pense à l’horreur éveillée par de telles images et, dans le même temps, l’attraction morbide qu’elles peuvent exercer sur des individus à l’esprit malade. En Occident comme dans le monde arabe, le terreau s’est avéré suffisamment fertile pour permettre le recrutement de 12 000 «combattants» étrangers dont plus de 3 000 Marocains si l’on y inclut les binationaux de la diaspora. Après l’Arabie Saoudite et la Tunisie, le Maroc occupe ainsi, fort peu glorieusement, la troisième place dans le classement des pays pourvoyeurs en djihadistes.
Ce dernier week-end, les Occidentaux à Newport (Royaume-Uni) et les Arabes au Caire se sont réunis chacun de leur côté pour penser la stratégie à déployer à fin de contrer la menace terroriste. A l’issue du sommet de Newport, 10 pays de l’OTAN ont constitué dans cette perspective une coalition internationale autour des USA. Pour leur part, après leur réunion du Caire, les pays de la Ligue Arabe se sont déclaré prêts «à prendre les mesures nécessaires pour affronter les groupes terroristes» dans le cadre, ont-ils précisé, d’un combat «politique, sécuritaire et idéologique». Reste à présent à donner une forme concrète à ces «mesures» et à ce «combat». «Politique, sécuritaire et idéologique», celui-ci, effectivement, n’a quelques chances d’aboutir que s’il est mené sur ses trois registres. Mais si, sur le plan sécuritaire, on peut faire confiance à l’expertise de  nos pays, sur les plans politique et idéologique, les bonnes réponses risquent d’être plus difficiles à trouver en l’absence de remises en question fondamentales. Il va être intéressant, par exemple, de voir comment, «idéologiquement et politiquement», une Arabie Saoudite entend combattre ces monstres dont elle a activement procédé à l’enfantement. Or si, dans un premier temps, il faut passer par les armes pour lutter contre Daech qui menace l’existence même de certains Etats de la région moyen-orientale, seule une réponse sociétale peut à terme venir à bout du terrorisme djihadiste. Car celui-ci n’est-t-il pas l’enfant dégénéré du fondamentalisme religieux, de cette lecture rétrograde de l’islam qui, depuis des décennies, projette nos sociétés des siècles en arrière ?
La barbarie de Daech gêne aux entournures et elle ne soulève au final que peu de réactions autour de nous. Le discours qui revient est celui qui consiste à la placer au même niveau que les crimes de guerre israéliens à l’encontre des Palestiniens et à dénoncer l’approche sélective des Occidentaux qui crient à l’horreur ici quand ils ferment les yeux là. Pourtant, aussi révoltante et insupportable que soit la guerre menée par Israël contre les Palestiniens, sa «barbarie» n’est pas du même registre que celle des djihadistes. Certes, dans les deux cas de figure il y a mort mais égorger n’est pas tirer avec une arme à feu. Décapiter et brandir des têtes a une portée symbolique autrement plus forte en ce qu’elle renvoie effectivement en des temps considérés comme ceux de la barbarie. Il suffit pour ce faire de penser à ce que l’on ressent lorsque, dans le cadre d’un crime de droit commun, on apprend que la victime a été égorgée. C’est immédiatement l’effroi et le haut le cœur, des sentiments absents quand le meurtre a été commis avec une arme à feu.
Tout cela pour dire, qu’avec ce terrorisme djihadiste, nous sommes dans une régression mentale profonde et que nous ne pourrons pas nous en sortir si nous ne la posons pas en tant que telle, si nous ne nous attaquons pas aux racines du mal chez nous. Certes, la responsabilité occidentale est colossale dans l’émergence de cette tumeur qui touche dans leur essence les sociétés musulmanes. Mais il est temps aujourd’hui que celles-ci coltinent leurs propres responsabilités plutôt que de continuer, indéfiniment, à se contenter de faire porter le chapeau à l’autre.