Ces milliers d’emplois qui ne trouvent pas preneurs

A Nouasser, un directeur des relations humaines dans une entreprise du secteur aéronautique d’une centaine de salariés recherche un électronicien spécialisé, vainement. A Salé, un directeur administratif d’une société d’une excellente rentabilité, qui fabrique des modèles de vêtements de sport, cherche des opérateurs de machines à coudre industriels et des «gareurs» (sorte de contremaîtres d’atelier). Plus au Nord, à Tanger, une entreprise de sous-traitance automobile désespère de recruter des mécaniciens qui tâtent de l’informatique. Trois régions, trois patrons, une même question : comment embaucher ? Certes, des électriciens spécialisés dans les équipements électroniques qui interviennent notamment dans les domaines du câblage électrique, des instruments de bord, de la radionavigation, cela ne doit pas courir les rues. Il en est de même des spécialistes de l’entretien de machines dans une industrie de tricotage sur informatique ou des techniciens qui usinent des pièces métalliques. Les industries ont connu une profonde mutation ces dernières décennies, les robots n’ont pas tué tous les emplois. A nouvelles productions, nouveaux besoins. Oui, mais…

A Mohammédia, une entreprise ne trouve pas de peintres en ravalement. Plus à l’Est, à Fès, le patron d’une PME ne trouve ni tourneur, ni fraiseur, ni ajusteur pour travailler sur des machines tout ce qu’il y a des plus traditionnelles. Enfin, un autre directeur des relations humaines chez un groupe international de la restauration tente sans succès de recruter aux quatre coins du Maroc des pâtissiers, des cuisiniers, des directeurs de restaurant… D’un côté, des métiers pointus ou inconnus, de l’autre des métiers ordinaires ou séculaires.

De tous côtés, des offres d’emploi qui n’attirent personne. Au total, ce serait des milliers offres d’emploi qui croupissent dans les tiroirs des employeurs. Les plus touchés ? Essentiellement les entreprises de 50 à 100 salariés, plus toutes les autres, peu ou prou, dans les secteurs de la métallurgie, du bâtiment, du textile, du nettoyage, de l’agroalimentaire et de la grande distribution…Au point que le ministre de l’emploi déclarait il y a quelque temps que le Maroc devient un importateur de main-d’œuvre. S’il est difficile de regarder de près l’état  des marchés offre/demande ; s’il est encore plus difficile de chiffrer le nombre d’offres insatisfaites, il faut reconnaître qu’une proportion non négligeable des entreprises -industrielles- interrogées dans des enquêtes de conjoncture déclarent avoir du mal à recruter.

Quelle préconisation ou prescription face à ce dysfonctionnement du marché du travail ? Etablir des plans d’emploi régionaux ? Développer ce qui s’impose -et ça paraît tout bête- une meilleure concertation entre les acteurs économiques locaux ? Encore faudrait-il le faire. Que les employeurs dialoguent avec les formateurs, et vice versa, et inversement. Et tout le reste. Et il reste encore beaucoup.

Comment expliquer que des milliers d’emplois ne trouvent pas preneurs dans un pays qui compte des chômeurs diplômés ? Les raisons sont multiples et variées. Deux grandes causes semblent se dégager.  La première c’est la mise en cause de l’image de quelques métiers. Métallurgie, mécanique, bâtiment, nettoyage…. A tort ou à raison, les jeunes ne veulent plus se salir les mains, n’aiment pas le bruit de l’usine: ils préfèrent travailler dans des bureaux, considérés comme plus propres, plus conviviaux, plus valorisants et peut être plus promoteurs en termes d’évolution de carrière. Ce qui n’est pas toujours vrai. Le mythe de Charlot dans Les temps modernes a la vie dure. Les métiers du commerce alimentaire ne sont pas dévalorisants. Et le secrétariat ? Le métier n’est ni froid, ni sale, ni pénible. Mais même rebaptisées aujourd’hui assistantes ou attachées de direction, les secrétaires souffrent d’être encore souvent confondues avec des soubrettes, d’autant qu’elles disposent d’une plus grande qualification. La deuxième raison est l’inadéquation entre l’offre et la demande d’emploi : la formation en question. Le processus de modernisation des entreprises exige des emplois de plus en plus qualifiés. Ceux que l’on trouve rarement parmi les milliers de demandeurs d’emploi et que l’on ne trouve pas forcément à la sortie du système éducatif. Ici se pose la grande question de la formation : est-ce aux entreprises de former leurs salariés aux métiers demandés ou est-ce à l’Education nationale de former à savoir-être et aussi à savoir-faire ? Vaste débat, qu’il faudrait bien un jour dépasser pour avancer. C’est un peu l’effet boomerang de la modernisation des machines sans modernisation des hommes.

Tout semble se passer comme si les efforts de modernisation de l’appareil productif accomplis ces dernières années s’étaient traduits par une élévation des niveaux requis pour occuper les emplois, tandis que se trouvait petit à petit rejetées du marché du travail une main-d’œuvre formée mais pas qualifiée pour les emplois disponibles. L’un des effets secondaires de cette modernisation des machines se trouve le besoin de nouvelles compétences, moins «générales», plus techniques. Or, ces qualifications sont beaucoup plus difficiles à développer. Et comme ni l’Education nationale, ni l’ANAPEC, ni les employeurs ne se sont préoccupés à temps et suffisamment de ce problème, nous en sommes à supporter le coût économique et social de ce déficit d’anticipation.