Ces images venues d’ailleurs

Aujourd’hui, peu de jeunes ont les moyens de se marier avant 30-35 ans. Du coup, ils connaissent de grandes difficultés à  vivre une sexualité équilibrée. Mais, grà¢ce
au satellite, un flot d’images se déversent sur eux. Comment dès lors évoluer sainement dans sa relation
à  l’autre sexe quand, à  une frustration brûlante,
s’offre un assouvissement virtuel ?

Ils n’ont parfois pas l’eau courante, pas d’électricité, ils vivent dans le dénuement le plus total et, pourtant, quand vous rentrez dans ce qui leur tient lieu de demeure, vous la trouvez trônant fièrement au milieu de la pièce. Que l’on soit dans un décor de pierraille, au fin fond du pays ou au milieu d’un fatras de tôles, elles déploient leur corolle d’acier sous le soleil. La télévision et, depuis une décennie, la parabole, sont devenues des objets de vie dont même les plus indigents ne conçoivent plus de pouvoir se passer.

Avec l’explosion des bouquets satellitaires, jamais le petit écran n’a autant mérité sa dénomination de lucarne ouverte sur le monde. Il est celui grâce auquel on traverse les océans sans bouger de sa place. Parmi ceux qui, plusieurs heures par jour, se rivent devant lui, certains n’ont jamais franchi la limite de leur village. Ils ne connaissent pas la ville voisine mais, virtuellement, voyagent tous les jours dans Bagdad, Paris ou New-York.

Ces images venues d’ailleurs constituent de véritables séismes pour les esprits. Avec l’école, la télévision joue un rôle décisif dans l’évolution des mentalités et dans la modification des comportements sociaux. En influant sur les représentations mentales, elle contribue à construire les imaginaires collectifs. Mais la grande question qui se pose aujourd’hui est de savoir dans quelle mesure ce média participe positivement au développement d’une société comme la nôtre ? Dans quelle mesure contribue-t-il, non pas seulement à sa modernisation mais à son ouverture à la modernité ? Avec le développement des satellites de communication, la télévision a cessé d’être juste nationale. Les Etats n’ont plus de prise sur les images qui arrosent leur pays. En matière d’élargissement des libertés, c’est là un acquis fondamental. Avec la multiplication des sources d’information, le droit de savoir s’élargit au plus grand nombre. On peut se construire une opinion sans que celle-ci ne soit le produit du prêt à penser imposé par les pouvoirs publics. Mais l’envers de la médaille existe. Cette ouverture au monde, quand on n’est pas outillé intellectuellement pour la recevoir, peut produire les effets inverses. A savoir induire le repli sur soi et la régression. Ce contact à l’autre, à des modes de pensée et d’agir culturellement différents, peut conduire à se figer autour de ses propres présupposés. Dans le même temps, il peut aussi, l’un n’empêchant pas l’autre, rendre le quotidien insupportable et, devant des frustrations grandissantes, développer un besoin inextinguible d’ailleurs.

L’irruption de la parabole à la fin des années 80 a mis fin à la situation de relative autarcie dans laquelle nous vivions jusqu’alors. En nous donnant à voir le monde, elle a été une rupture majeure dans la représentation que nous pouvions nous en construire. D’après les enquêtes faites dans le cadre du rapport sur le cinquantenaire, 71% des sondés consacrent leur temps libre à la télévision. Ils sont 66% à suivre les chaînes satellitaires. Par ailleurs, ils sont 56% à souhaiter émigrer. On ne peut s’empêcher de mettre en parallèle ce pourcentage avec les précédents. C’est au cours de cette même dernière décennie que la question des harraga a surgi, prenant l’allure d’un drame national. Chaque année, plus de 100 000 Marocains tentent de traverser clandestinement le détroit. Ce ne sont pas les images relayées par les paraboles qui les font partir mais elles contribuent à leur donner l’illusion qu’ailleurs l’herbe est plus verte. L’immigration existe depuis la nuit des temps. Dès lors que les hommes ne sont plus en mesure de subvenir à leurs besoins sur place, ils se mettent en quête de nouveaux pâturages. La nouveauté est que ce qui est donné à voir de l’ailleurs par le biais des satellites contribue à nourrir le fantasme. Par exemple, sur le plan de la sexualité. Aujourd’hui, peu de jeunes ont les moyens de se marier avant l’âge de 30-35 ans. Du coup, en raison des interdits sociaux, ils connaissent de grandes difficultés à vivre une sexualité équilibrée. Mais dès qu’ils se mettent devant leur écran, un flot d’images renvoyant au sexe, notamment pornographiques, se déversent sur eux. Comment dès lors ne pas sombrer dans l’océan du désir ? Comment, aussi, évoluer sainement dans sa relation à l’autre sexe quand, à une frustration brûlante, s’offre un assouvissement virtuel qui n’en rend le manque que plus cruel encore ?

La petite lucarne est devenue une immense baie qui ouvre sur un jeu fascinant d’ombres et de lumière. Au-delà, le développement des systèmes de communication pose fondamentalement la question du rapport à l’Autre. L’Autre qui est différent, qui est plus riche et plus puissant, avec lequel nous avons des comptes immémoriaux à régler, celui-là même par lequel on se définit en s’opposant. Alors, c’est selon …. Selon la posture pour laquelle on opte… La posture de la victime, toujours brimée et bafouée ou la posture du défié. Le défié qui relève le défi. Et joue d’intelligence pour regagner le terrain perdu au fil des siècles.