Ces gestes qui font l’humain

pour mettre un terme au harcèlement du garçonnet devenu chauve, l’instituteur n’a pas parlé, n’a pas puni, n’a pas fait de grand discours. Il s’est contenté d’arriver un matin, la tête luisante comme un sou neuf. Par solidarité avec son élève, il s’était rasé les cheveux ! Du coup, l’enfant a cessé d’être le souffre-douleur de ses camarades. Mieux encore, touchés par le geste de leur maître, tous les autres petits garçons de la classe se sont, à  leur tour, mis la boule à  zéro.

Il était un obscur instituteur dans un coin perdu du Kurdistan iranien. Il est à présent un héros national en Iran, salué par le président Rohani en personne. Pourtant, quand il a posé son geste, cet homme devait être à mille lieues d’imaginer prétendre à une telle célébrité. Mohammad Ali Mohamadian enseigne dans une classe primaire de Marivan, petite ville kurde. Un jour, un de ses élèves, atteint d’une maladie auto-immune, a perdu tous ses cheveux. Du coup, cet enfant est devenu la risée des autres gamins. Pour mettre un terme au harcèlement du garçonnet, l’instituteur n’a pas parlé, n’a pas puni, n’a pas fait de grand discours. Il s’est contenté d’arriver un matin, la tête luisante comme un sou neuf. Par solidarité avec son élève, il s’était rasé les cheveux ! Du coup, l’enfant a cessé d’être le souffre-douleur de ses camarades. Mieux encore, touchés par le geste de leur maître, tous les autres petits garçons de la classe se sont, à leur tour, mis la boule à zéro. Relayée par la presse locale, l’histoire a ensuite été reprise par la presse nationale au point d’en arriver aux oreilles du président iranien. Saluant la beauté du geste d’un Mohammad Ali qui catche avec le cœur, Rohani a pris à sa charge les frais médicaux de l’enfant. Et c’est ainsi que l’instituteur de Marivan est devenu un héros national tandis que son élève a pu bénéficier des soins des meilleurs spécialistes.

Certains trouveront peut-être absurde que cette histoire ait fait un tel buzz en Iran au point de parvenir jusqu’à nous. Après tout, vous diraient-ils, cet homme n’a pas mis sa vie en danger, n’a pas sauvé la nation ou pas même une seule vie humaine (quoique…), il s’est tout juste contenté de se ratiboiser la cabessa ! C’est vrai, mais les Iraniens, peuple de grande civilisation, en élisant cet homme, savaient ce qu’ils faisaient. Ils savaient que ce geste, aussi infime puisse-t-il paraître, dit l’humain dans ce qu’il a de meilleur, la solidarité, l’empathie avec autrui, le don gratuit de soi … En agissant de la sorte, l’instituteur n’avait d’autre objectif que de sauver un enfant  de la cruauté de ses congénères. Ce faisant, il a donné la plus belle des leçons à ces gamins, une leçon d’autant plus forte qu’elle est passée par l’exemple.

Pour modeste qu’il soit, ce geste est de ceux qui aiguillent les destins. L’instituteur n’aurait pas réagi, qu’aurait-on eu ? Les conséquences tristement classiques du harcèlement scolaire sur un enfant que la méchanceté de ses camarades aurait pu briser à vie. Depuis que les méfaits de l’intimidation dans les cours de récréation font enfin l’objet d’une prise de conscience salutaire, d’abord en Amérique du Nord, actuellement en Europe, les médias se font régulièrement l’écho de ces histoires dramatiques d’enfants poussés au suicide parce que cruellement moqués. Aujourd’hui que les langues se délient et que les témoignages se multiplient, on sait désormais que nombre de névroses et de pathologies mentales ont leur origine dans ce que l’on avait coutume de considérer comme de petites histoires de gosses. En agissant comme il a agi, Mohammad Ali  l’Iranien a donc, effectivement, sauvé la vie de ce gamin. Au lieu de quelqu’un qui va grandir dans le mépris de soi et le ressentiment, le maître a impulsé en lui le processus inverse, celui de la foi en soi et en l’autre. Idem pour les autres gosses chez qui l’éveil à la compassion a eu raison de la méchanceté.

Les chemins que prennent nos vies tiennent souvent à peu de choses comme une bonne ou une mauvaise rencontre, au bon ou au mauvais moment. Dans un de ses livres, La part de l’autre, le romancier Eric Emmanuel Schmidt avait remarquablement illustré cette vérité en construisant son roman autour de deux personnages, Hitler et Adolf. Le premier, Hitler, a la vie du Führer allemand, racontée à partir d’un événement précis et marquant, celui de l’échec du futur chancelier au concours d’entrée à l’Académie des Beaux-Arts. Mais alors que le personnage Hitler rate cet examen, le second personnage, Adolf, lui, le réussit. A partir de là, Eric Emmanuel Schmidt fait évoluer ces deux personnages en parallèle, Adolf qui a réussi et qui devient un peintre reconnu et un homme «normal» et Hitler qui a raté et qui sera le dirigeant criminel et dément que l’on sait. Par cette métaphore, Schmidt nous raconte combien parfois il suffit de peu pour que des destins basculent.
Par son geste, Mohammadian va peut être permettre qu’un enfant grandisse et devienne un homme de valeur plutôt qu’un salaud. Juste pour cela, son histoire, belle mais simple, méritait d’être relatée.