Ces chaînes qu’on rabat

Une publication spécialisée dans l’audiovisuel vient
de publier des statistiques incroyables sur l’état
des télévisions arabes.
Au cours de l’année 2008 seulement, les Arabes ont lancé 103 chaînes de télé !
Et le pays qui se taille la part du lion- si l’on ose dire pour une région aussi sinistrée- c’est bien l’Irak.

L’année qui vient de s’écouler a enregistré son lot de faits et d’événements diversement vécus. Heurs et malheurs ont jalonné les éphémérides de l’an 2008 mais on ne retiendra souvent que les derniers car l’Histoire, dit-on, est tragique. Il est vrai que les faits historiques que l’on retient en général ne sont pas folichons : dates de la mort de telle personnalité,  telle bataille, telle guerre ou tel génocide. Jamais les moments de bonheur, de gloire et de plénitude. Cela n’intéresse pas grand monde car ne dit-on pas d’ailleurs que les gens heureux n’ont pas d’histoire. L’histoire a ainsi en commun avec l’information cette propension à privilégier les mauvaises nouvelles. Tout les monde connait le  fameux principe enseigné dans les écoles de journalisme du train qui arrive à l’heure mais de ce fait ne mérite pas une info. Pourtant, on en connait par ici qui mériterait carrément un scoop. Mais passons notre chemin, de fer et de croix, car c’est une autre histoire.
L’année que l’on vient d’enterrer a enregistré dans le monde arabe, outre les innombrables tourments et avanies, un chiffre bien arrêté qui ne manque pas d’étonner. En effet, une publication spécialisée dans l’audiovisuel (dont le titre déjà, Good news TV, est tout un programme sinon un oxymore) vient de publier des statistiques incroyables sur l’état des télévisions arabes. Tenez-vous bien, au cours de l’année 2008 seulement, les Arabes ont lancé 103 chaînes de télé ! Et le pays qui se taille la part du lion- si l’on ose dire pour une région aussi sinistrée- c’est bien l’Irak. Si l’on se réfère à la petite théorie avancée plus haut sur la dimension tragique de l’Histoire et de l’information, on ne sait pas si ces chiffres sont une bonne ou une mauvaise nouvelle. L’ancien pays de Saddam Hussein que les Bush, père et fils, ont mis en ruine et qui a occupé la scène médiatique pendant des années, a lancé 43 chaînes généralistes et communautaires. Ainsi, la diversité (sunnites, chiites et kurdes) est respectée mais pour le reste on ne sait pas encore. En tout état de cause, si ces chaînes média serviront à canaliser (ou à sublimer comme disent les psys) la violence entre les composantes ethniques ou religieuses, personne ne s’en plaindra. Si à travers des débats houleux, voire des diatribes virulentes, les uns et les autres s’en mettent plein la figure, c’est toujours des victimes de bains de sang épargnées, et des kamikazes indemnes, heureux de vivre et de laisser vivre. Franchement, à part les gens d’Al Qaeda, on ne voit pas qui condamnerait cette pluralité télévisuelle soudaine servant, dans la foulée, de thérapie collective. ça  c’est la bonne nouvelle, l’autre c’est que sur les 103 chaînes arabes lancées en 2008, 20 % sont religieuses alors que 13% seulement sont des télés généralistes. Les chaînes du cinéma et de la fiction ont enregistré, tout de même, une augmentation de 12 %, alors que celles destinées aux enfants ou à l’économie sont en net recul.
On peut faire plusieurs lectures ou se perdre en conjectures à partir de ces statistiques. Mais le fait est que l’éruption de la religiosité dans le paysage social du monde arabo-musulman – démonstrative ou ostentatoire, dans le discours, la sémantique, la mode vestimentaire comme dans l’économie et la finance halal- ne pouvait épargner l’audiovisuel qui sert à la fois de miroir et de reflet propagateur. De prescripteur et de prédicateur. Certes, ailleurs, d’autres discours porteurs de maints intérêts, religieux, politiques, idéologiques ou économiques, y ont recours. La différence dans l’utilisation des nouvelles technologies de la communication-aujourd’hui incontournables avec l’évolution du système de l’information avec le numérique et le multimédia- réside dans les rapports que certaines parties du monde arabo-musulman entretiennent avec l’Histoire et la Pensée. Les majuscules distinguent ici ces deux données de leur acception locale étriquée et minuscule, cultuelle ou culturelle, pour  les inscrire dans une dimension ouverte et universelle. Cela ne signifie pas pour autant que l’évolution de la communication, dans les pays qui n’ont pas connu la «fracture numérique» comme nous autres, prend le chemin vertueux de la sagesse universelle. Loin s’en faut et il n’est que de voir ce que la vidéosphère charrie comme nouvelles bidon, infos truquées, fausses célébrités ainsi que toute une mousse médiatique où l’info véritable se dilue et dont les bulles embrument l’esprit. Cette «tyrannie de la communication» comme la désigne Ignacio Ramonet, pour d’autres raisons encore, dans un excellent essai au titre éponyme (Folio), est le nouveau danger que la Pensée et la Démocratie doivent affronter. Non pas en multipliant le lancement de chaînes, comme on lance des prières, dans un ciel déjà encombré, mais en s’extasiant devant son petit écran comme le fit François Mauriac (qui tenait également une chronique télé à l’Express puis au Figaro de 1959 à 1964 et que les éditions Bartillat viennent de publier): «La vocation de la TV, ce qu’elle peut donner, c’est le visage humain tel qu’il est, le visage surpris à des instants privilégiés.».