Censure et imprimatur

La censure est au journaliste ce que le physionomiste ou le « videur » est au jeune qui veut entrer dans une discothèque. Il faut montrer patte blanche, être bien accompagné et porter une tenue correcte.

«Il est légitime d’interdire les satires que comprend le censeur», disait Karl Kraus. Cet écrivain autrichien, qui a vécu entre la fin du XIXe et le début du XXe siècle (il est mort en 1936), est considéré comme l’un des plus grands satiristes de sa génération. Il a des écrits critiques notamment sur la presse, sa pratique et sa déontologie qui sont d’une actualité saisissante. Ceux qui se préoccupent de ces questions chez nous devraient s’en saisir pour mesurer le talent et la lucidité de cet auteur. Il est d’ailleurs un des auteurs les plus cités tant ses formules cinglantes, ramassées et pertinentes ont valeur d’aphorismes. D’où cette citation en incipit sur la censure et sa bêtise. Mais il en a autant, à propos des journaux, des journalistes et d’une certaine conception de la liberté d’informer, qui ne sont pas piquées des hannetons.

La censure est au journaliste ce que le physionomiste ou le «videur» est au jeune qui veut entrer dans une discothèque. Il faut montrer patte blanche, être bien accompagné et porter une tenue correcte. C’est le vigile qui veille à ces normes et celui qui  ne s’y conforme pas est vite rejeté. Mais les plus malins arrivent toujours à les contourner, sinon il n’y aurait aucun rigolo sur la piste de danse. C’est, bien entendu, une caricature parce que dans cette chronique, on ne va pas vous pondre une étude historique sur la censure depuis la nuit des temps. Elle a toujours existé et les recherches universitaires sur ses tares et ses avatars -car elle évolue et se transforme- sont pléthore. Certains créationnistes la feraient remonter à la pomme d’Adam avec les conséquences que l’on connaît : viré du paradis, le premier couple de l’humanité est descendu sur terre -et non pas de l’arbre comme les évolutionnistes le soutiennent- pour commencer une histoire qui continue encore. A ce sujet, le penseur franco-roumain Cioran, qui ne passe pas pour un joyeux drille, a écrit  pourtant  un aphorisme d’un humour métaphysique ravageur :   «Heureux en amour, Adam nous eût épargné l’Histoire». Pour lui donc, ce fut une simple scène de ménage, conséquence  d’une incompatibilité d’humeur, d’humour et d’amour.

 Mais revenons à Karl Kraus pour souligner ce qui  pourrait avoir de bon dans la censure. Le censeur passe souvent pour un abruti qui ne lit et ne conçoit que le premier degré. Il ne peut donc interdire que ce qu’il comprend. Pour Kraus, il ne faut donc pas mettre à sa portée des textes accessibles, des platitudes ou des slogans creux. Résultat : tout ce qui manque de subtilité, de créativité et donc de consistance ne mérite pas d’être offert au grand public. Ici, le satiriste ironise sur les écrits de certains auteurs et journalistes de son époque. Décédé un an avant la Seconde Guerre mondiale mais en pleine hystérie hitlérienne, Karl Kraus ne saura pas comment la censure évoluera par la suite, gagnera en subtilité et infiltrera, en la divisant, l’élite la plus cultivée dans les pays de l’Europe de l’Est et sous les régimes dictatoriaux partout dans le monde. Le film allemand de Florian Henkel, La vie des autres et d’autres écrits littéraires et témoignages, démontrent la puissance de l’implacable machine liberticide qui a broyé des vies et des œuvres au cours des cinquante dernières années. Elle continue ailleurs son œuvre  funeste, avec moins de subtilité mais autant de dégâts, sous des dictatures agonisantes mais meurtrières, des régimes archaïques incultes  et sous couvert de morale religieuse.

Au Maroc, nous avons eu notre lot, des années durant,  d’une censure bête et méchante dont les agents zélateurs traquaient le moindre signe d’impertinence dans la virgule ajoutée comme dans la majuscule oubliée. Ceux qui ont pratiqué le journalisme des années quatre-vingts en gardent sans doute des souvenirs, parfois cocasses, mais souvent douloureux. Ceux qui devaient présenter la «morasse», cette épreuve en papier du journal avant publication, au censeur pour qu’il donnât son imprimatur, en mesurent aujourd’hui peut-être le chemin parcouru. En ce temps-là, tout dépendait de l’heure et de l’humeur du préposé à cette besogne ; de son délire interprétatif, car il pourrait voir ici de la malice et là une allusion, ou carrément une critique dans tel titre anodin, telle tournure grammaticale banale ou emplacement fortuit de la photo du roi à proximité de celle d’un acteur rigolard ou  d’un simple fait divers. C’était il y a longtemps. C’était il y a trente ans et plus. Et l’on dirait hier. Que de chemin parcouru vers ce qu’il convient d’appeler un nouvel espace  d’une certaine liberté d’écrire et de penser ! Mais encore faut-il écrire et penser en y mettant talent, pertinence et subtilité. Quant à la liberté, il s’est souvent avéré, comme le soutient le philosophe allemand Max Stirner, qu’ «il n’y a pas de liberté, il n’y a que des hommes libres».