Ce taux de croissance qui divise

On assimile le plus souvent la croissance d’une économie au rythme de progression
de son produit intérieur brut. Cette assimilation est réductrice.
En effet, le PIB ne reflète que les biens et services produits au cours
d’une année donnée, mais ni le stock de biens matériels accumulés,
ni certaines atteintes au patrimoine privé ou public.

Les indicateurs économiques sont devenus un sujet de controverse récurrent. La publication de l’indice des prix donne souvent lieu à des polémiques. Les données du chômage provoquent régulièrement des batailles politiques. Cette omniprésence des statistiques qui guident les choix de politiques économiques, amène à s’interroger sur leur exactitude. Sont-ils fiables? Quel est leur degré de pertinence? Il est rare qu’un chiffre tombe sans contestation. La controverse provoquée par la révision officielle du chiffre de la croissance relance le débat sur la qualité des statistiques. C’est comme si l’administration publiait des «chiffres menteurs» peu représentatifs de la réalité économique. Ou que les prévisions des instituts de conjoncture pêchaient par optimisme délibéré. On oublie que les mesures de la réalité économique sont toujours des constructions qui peuvent être entachées d’erreurs. Que la prévision, science reconnue par ses méthodes, intervient sur un champ traversé par l’aléatoire. Des explications s’imposent pour lever les doutes.
De prime abord, clarifions les termes. La croissance est un processus d’augmentation. Cette définition triviale soulève pourtant de grandes difficultés. On assimile le plus souvent la croissance d’une économie au rythme de progression de son produit intérieur brut. Cette assimilation est réductrice. En effet, le PIB ne reflète que les biens et services produits au cours d’une année donnée, mais ni le stock de biens matériels accumulés, ni certaines atteintes au patrimoine privé ou public. Plus généralement, le PIB ne prend guère en compte certaines activités ou interactions qui contribuent au bien-être des citoyens (comme le travail domestique). La fraude fiscale et l’informel sont, par exemple, difficiles à évaluer. Le seul chiffre de la croissance du PIB ne rend évidemment pas compte de la distribution des revenus ni de l’évolution des inégalités.
Ensuite, d’apparence simple, ce chiffre est toutefois difficile à établir. La validité du taux de croissance dépend de la fiabilité des instruments d’approche. La mesure est assurée par le système de comptabilité nationale qui collecte toutes les informations quantitatives disponibles, les trie, les classifie, les traite, les agrège et les présente dans un cadre de référence constitué de comptes partiels. Le système de comptabilité nationale assure la cohérence entre les différents flux et les différents stocks de l’activité de l’ensemble des acteurs économiques. Avec la récente actualisation des comptes nationaux, un important effort a été fourni pour assurer la pertinence des données exprimées.
Enfin, distinguons dans la controverse sur les chiffres ce qui relève de l’appréciation subjective et ce qui est lié à des données objectives. Tout d’abord les acteurs économiques et sociaux cherchent des indicateurs qui reflètent leurs perceptions individuelles des évolutions du système de production et de consommation. Or, il est impossible de construire des indicateurs fiables en épousant cette approche. Dans ces conditions, et sous réserve d’en connaître les limites et d’en compléter l’interprétation par celle d’indicateurs relatifs aux inégalités ou à l’environnement, le PIB peut être l’un des moins mauvais parmi les indicateurs de la croissance. En outre, on ne peut interpréter la croissance du PIB d’une année à l’autre sans tenir compte de son niveau de départ, du degré d’exposition aux chocs exogènes. A certains égards, il est normal d’ajuster les chiffres des prévisions à la lumière des changements intervenus en cours d’année. Comme il est logique que l’économie puisse disposer d’un «potentiel de rattrapage en termes de croissanc» si le PIB de l’année donnée est modeste ou que le pays sort d’une récession. Cela dit, les indicateurs sont le fruit d’un compromis entre différents objectifs incompatibles : être le plus fidèle possible à la réalité, le plus rapidement disponible, tout en ayant un certain nombre de qualités statistiques. Dans une économie en mutation, le système statistique a des difficultés à rendre compte de la réalité. Mais attention à la «culture» du doute