Ce Souiri qu’on appelle «André»

André Azoulay n’évoquera que sa dette à  l’égard de sa ville natale. De ce que celle-ci lui a donné. De cette ouverture sur l’autre qu’elle lui a appris. Et il aura raison. On parle fort peu d’attachement. De cet amour viscéral porté à  une ville, à  une région, à  un pays. Dans le cas de notre homme, c’est d’abord de cela qu’il est question, d’un lien affectif indélébile à  la terre souirie

Le Souiri a transmis le flambeau à une Marrakchie, comment s’en étonner ! De tout temps, les habitants de la ville ocre et de celle des Alizés ont sacrément fait bon ménage. Une longue histoire, génération après génération, de connivences et de souvenirs communs. Avant de devenir la grande destination touristique actuelle, Essaouira a commencé par être celle des vacances estivales des Marrakchis. A l’approche des grandes chaleurs, ces derniers y affluaient en nombre, avides d’air marin et de poissons frais. Aux Souiris plus réservés, ils apportaient, outre leurs économies annuelles, leur bonne humeur contagieuse. La blonde Elisabeth a-t-elle fait partie de ces contingents qui, chaque été, prenaient d’assaut la cité portugaise ? Eut-elle, dans sa prime jeunesse, l’occasion de croiser celui dont elle prend le relais aujourd’hui ? Quoi qu’il en soit, on ne peut que se réjouir qu’après un fils d’Essaouira, ce soit une fille née à l’ombre de Sidi Bel Abbes que la Fondation Anna Lindh ait choisi d’élire à sa tête. La députée française Elisabeth Guigou, plusieurs fois ministre de la République mais qui n’oublie jamais de rappeler sa naissance marrakchie, succède à André Azoulay à la tête de l’institution intergouvernementale qui œuvre pour le rapprochement des deux rives méditerranéennes. Le rideau final sur la présidence Azoulay est tombé à Essaouira, samedi dernier, autour d’un débat sur le futur de la Méditerranée. Un débat passionnant mais surtout marqué par l’émotion en raison de l’hommage rendu à celui qui, avec le sens de l’engagement qui le caractérise, aura su conférer visibilité et vie nouvelle à l’institution dont il a été en charge pendant six ans.
Que ce Souiri aux casquettes multiples – conseiller du Roi, président de la Fondation des trois cultures, de l’Association Essaouira-Mogador, du Printemps des Alizés… – ait choisi Essaouira pour faire ses adieux à la Fondation Anna Lindh n’est pas pour surprendre. Il peut parcourir la planète, «André», comme les Souiris l’appellent, ne peut jamais rester trop longtemps loin de son Essaouira natale. Toutes les occasions lui sont bonnes pour y revenir. Et, aussi, pour y faire venir les autres. On ne dira jamais assez ce que la ville des Alizés doit à André Azoulay. D’une cité oubliée malgré son poids dans l’histoire, il a contribué à en faire un lieu vers lequel on afflue du monde entier, dont l’économie revit, dont les habitants ont retrouvé foi en l’avenir. Il a prouvé, bien avant que cela ne devienne le slogan politique de l’heure, que la culture peut être un formidable levier de développement. Il a également démontré ce que, utilisé à bon escient, le pouvoir d’un homme politique peut avoir comme retombées positives pour le bien collectif. Mais lui n’évoquera que sa dette à l’égard de sa ville natale. De ce que celle-ci lui a donné. De cette ouverture sur l’autre qu’elle lui a appris. Et il aura raison. Car nous sommes ce qu’on a fait de nous. On se gargarise de revendications identitaires mais on parle fort peu d’attachement. De cet amour viscéral porté à une ville, à une région, à un pays. Dans le cas d’André Azoulay, c’est d’abord de cela qu’il est question, d’un lien affectif indélébile à la terre souirie. D’où ce retour à elle et ce souci d’elle constants. Quelle que soit la tribune à partir de laquelle il s’exprime, le discours d’Azoulay porte inlassablement sur la question de l’Autre, sur le respect et le droit à la différence. Or, cela est d’abord le fruit de son histoire personnelle. Une histoire souirie où la diversité culturelle ne se disait pas mais se vivait. Où la coexistence communautaire, avec ses vicissitudes et ses ratés, était une réalité. Dans cette ville portuaire balayée par les vents du large, juifs et musulmans ont su vivre en bonne intelligence à travers les âges. Voilà sans doute pourquoi, à l’instar d’un André Azoulay, elle a enfanté un Edmond Amran El Maleh, cet immense écrivain aujourd’hui décédé dont l’intransigeance intellectuelle n’avait d’égal qu’un patriotisme ombrageux et une défense sans faille de la Palestine.
Essaouira est l’un des rares lieux au monde où l’on peut écouter, la gorge serrée et les larmes perlant aux paupières, Al Qods chantée à deux voix par un Palestinien et une Israélienne d’origine marocaine. Or cela, on le doit aussi à cet homme qui, faisant craquer les coutures du costume de «juif de service» qu’on a pu lui tailler au départ, ne cesse d’œuvrer pour la paix et le rapprochement des peuples et des cultures. On en voit le résultat à Essaouira. Souvent, il faut attendre que les gens ne soient plus là pour reconnaître leur mérite. Dérogeons à la règle et saluons de son vivant ce Souiri qui a contribué à faire renaître sa ville.