Ce qui est lu nous lie

Ce qui est lu lie et ce qui lie crée de la cohésion et de l’intelligence et facilite le vivre-ensemble. mais chez nous le livre est absent et ceux qui pourraient lire sont emportés désormais par le flux incessant du bavardage, des images et du bruit que les nouvelles technologies secrètent, diversifient et multiplient.

En ces temps effervescents du «tout-numérique», et maintenant qu’il existe une application pour presque tout, payante ou supposée gratuite, le savoir et le savoir-faire se partage, se crée et se répand à une vitesse étourdissante. Bien sûr, il y a de tout : du vrai, du faux et du vrai-faux. L’utile côtoie le superflu, le Bien donne la main au Mal, s’appuie sur le médiocre, et bien souvent tout cela est puisé dans des données personnelles collectées auprès d’utilisateurs confiants et consentants, ou subtilisées algorithmiquement de leur vie privée. Mais un des drames de notre époque, c’est que ce trop-plein de savoir est le plus souvent entre les mains de ceux qui en font commerce. Heureusement qu’il y a quelques exceptions, souvent lorsqu’il s’agit de la culture et notamment de la lecture. Bien sûr, on ne parle pas ici de l’achat des livres, car des librairies électroniques tentent d’exister malgré la concurrence des plateformes géantes telle Amazon, qui vend et livre tout ce qui s’achète et écrase les autres commerces.

On parle ici plutôt de quelques sites d’amateurs de la lecture qui se dédient au partage de leurs lectures. Bien que la lecture soit une activité solitaire, bien plus que toute autre activité culturelle, certains passionnés du livre ne résistent pas au plaisir de partager leur enthousiasme et leur coup de cœur. Ils conseillent, vantent et mettent en ligne des recensements d’ouvrages qu’ils ont aimés. Rarement ceux qu’ils ont détestés. Ce qui nous change des «haters» qui hantent les réseaux sociaux et répandent virtuellement leur venin et leurs détestations. Les choses du livre ne les intéressent pas, tout simplement parce qu’ils ne lisent pas. Ceux-là s’inscrivent résolument et violemment contre tout et tous. Et même lorsqu’ils sont «pour», c’est souvent contre ceux qui sont «pour». Ils sont contre tout ce qui bouge et même ce qui ne bouge pas. Mais laissons ces tristes adeptes du «contrisme» mariner dans leur amertume et parlons de ceux qui pratiquent le plaisir du partage.

Parmi ces partageux, on peut citer l’exemple des créateurs d’une application, «Gleeph», que l’on peut télécharger gratuitement. Ce réseau social, dont le beau slogan est «L’écrit nous lie», permet à son utilisateur de répertorier et d’organiser ses lectures, d’enregistrer rapidement sa bibliothèque, de rencontrer des lecteurs et de partager ses lectures avec eux. Enfin, mais c’est là que l’application a ses limites du côté de chez nous, elle vous indique si votre livre préféré est disponible dans la librairie la plus proche de votre domicile. Aïe ! C’est là que le célibat blesse, comme aurait dit un ami célibataire endurci par un long célibat et fin lecteur encombré de livres. Connaissez-vous par hasard quelqu’un qui habite près d’une librairie ? Quelle serait la probabilité pour que votre domicile soit situé non loin d’une librairie ou même d’une bibliothèque, sachant qu’il y a 5 librairies dans le centre d’une ville comme Rabat et, pire encore, seulement 500 bibliothèques dans tout le pays ? Etrangement, le chiffre 5 relève ici d’une numérologie cabalistique insondable : il y aurait 50 000 mosquées et 50 salles de cinéma au Maroc. (Sans parler ici de l’arrivée à partir d’une lointaine Arabie de la chaîne de télé MBC5, sur laquelle il ne faut pas trop compter pour tirer les choses de l’esprit vers le haut). Le chiffre 5 porté ici comme une amulette suspendue au cou d’une génération sevrée de culture est une sorte de «Khmissa» destinée à conjurer on ne sait quel mauvais œil. Est-ce contre l’œil de l’esprit qui s’ouvre sur la lumière ? Mystère et boule de gomme arabique. Toujours est-il que, comme dirait Camus, «tout ce qui dégrade la culture raccourcit les chemins qui mènent à la servitude». Et toute politique culturelle ou passant pour telle, lorsqu’elle n’est que bidouillage et populisme, tombe du côté obscur de la pensée, c’est-à-dire de la pensée magique.
Las, revenons encore une fois à ceux qui créent des liens entre ceux qui lisent, aux partageux des choses lues tous réunis sous la bannière du beau slogan «L’écrit nous lie». En effet, ce qui est lu lie et ce qui lie crée de la cohésion et de l’intelligence et facilite le vivre-ensemble. Mais chez nous le livre est absent et ceux qui pourraient lire sont emportés désormais par le flux incessant du bavardage, des images et du bruit que les nouvelles technologies secrètent, diversifient et multiplient. Quelques éditeurs courageux et résistants, une minorité de libraires tirant le diable par la queue, des auteurs sans perspectives de publication et un circuit de distribution informel dessinent les contours vacillants de ce morne paysage éditorial qui est le nôtre. Et pourtant, il faut continuer à rêver, à croire aux livres et à la lecture. Refuser d’habiter le néant et faire bonne figure face à la désertification de l’esprit, à l’incuriosité érigée en mode de vie et au triomphe annoncé de l’inculture.