« Ce n’est pas sa jupe qui est trop courte, ce sont ses jambes qui sont trop longues »Â !

Malgré 60 ans d’indépendance, on vous ressort toujours l’argument massue, à  savoir la sauvegarde des valeurs traditionnelles contre les méfaits de la colonisation culturelle. Du coup, face à  ce complexe du colonisé qui refuse de là¢cher prise, on peut se plaire à  imaginer l’évolution qui aurait pu être celle de la société marocaine si la parenthèse coloniale lui avait été épargnée.

Deux jeunes gens s’aiment d’un amour tendre. Mais il leur est interdit de le faire car leurs villages respectifs sont à couteaux tirés. Alors, faisant fi des interdits, ils décident de s’enfuir pour aller vivre leur amour dans l’anonymat de la grande ville. Là, ils se marient et fondent une famille. L’histoire remonte au début du siècle précédent. Elle ne se déroule pas dans une lointaine Sicile mais a pour décor Ounara, près d’Essaouira. Et elle est celle des grands-parents paternels de Zakia, une jolie brunette de Bruxelles. Le père de Zakia, qui a émigré en Belgique dans les années 60, aimait à raconter l’histoire de ses parents à sa fille. Aussi, le jour où cette dernière a choisi de convoler en justes noces avec quelqu’un qui n’était ni marocain ni musulman, personne n’osa rien à redire. En plaçant l’amour au-dessus de toute autre considération, Zakia poursuivait à sa manière le roman familial.

L’histoire des grands-parents de Zakia, pour anecdotique qu’elle soit, nous rappelle que la société marocaine n’a pas attendu le colonisateur français pour abriter des comportements d’une brûlante modernité. Savoir que, déjà dans les années 1920-30 et dans le Maroc profond, on pouvait rencontrer des amoureux capables de tenir tête au groupe au nom de la liberté d’aimer est tout à fait stimulant. Stimulant en ce que cela contredit ces esprits rétrogrades qui, pour étouffer les libertés individuelles, invoquent des mœurs importées de l’étranger. Pour justifier l’imposition du port du voile, le mariage des mineures ou encore, d’une façon générale, l’inégalité hommes/femmes, certains vont ainsi jusqu’à les présenter comme relevant des fondamentaux culturels marocains. Y toucher, selon eux, contribuerait à mettre en péril l’équilibre et l’identité de la société. Malgré 60 ans d’indépendance, on vous ressort toujours l’argument massue, à savoir la sauvegarde des valeurs traditionnelles contre les méfaits de la colonisation culturelle. Du coup, face à ce complexe du colonisé qui refuse de lâcher prise, on peut se plaire à imaginer l’évolution qui aurait pu être celle de la société marocaine si la parenthèse coloniale lui avait été épargnée. Il y a fort à parier qu’elle aurait été, à peu de choses près, la même, surtout dans l’actuel contexte de mondialisation. La diversité culturelle marocaine est telle que les us et coutumes peuvent varier du tout au tout d’une région à l’autre. Pour en revenir à la famille de Zakia, la pomme de discorde entre le village du grand-père et celui de la grand-mère venait de ce que l’un était berbère et l’autre arabe.

Lequel des deux était le plus ouvert, l’histoire ne le dit pas mais le fait est qu’une de leurs habitantes a osé s’enfuir avec son amoureux. Et que celui-ci ne l’a pas abandonnée, une fois sa passion assouvie. Il l’a épousée et en a fait la mère de ses enfants. Dernier détail qui a également son importance, la Juliette en question était plus âgée que son Roméo. Or cela n’a pas empêché ce dernier d’aimer sa dulcinée jusqu’au dernier souffle. «Mon grand-père est resté, sa vie durant, fou amoureux de ma grand-mère», se souvient Zakia. Elle nous explique également qu’après la naissance de leur premier enfant, les deux jeunes gens sont revenus vivre dans leur région d’origine. Et que, mises devant le fait accompli, les familles ont fini par accepter leur union. Le fait qu’une telle situation ait pu être possible au début du XXe siècle laisse à penser que l’évolution de ces douars allait se faire dans le sens d’une libéralisation progressive des mœurs. Et ce, sans «contamination» par des valeurs étrangères. L’ouverture d’esprit dont témoigna par la suite le père de Zakia accrédite cette hypothèse. A Bruxelles, dans un contexte migratoire fortement marqué par le repli identitaire, cet homme sans grande instruction a élevé ses filles dans une atmosphère de relative liberté. Ainsi, quand, un jour, quelqu’un voulut attirer son attention sur le fait que la jupe de sa fille était trop courte, il n’hésita pas à lui rétorquer: «Ce n’est pas sa jupe qui est trop courte, ce sont ses jambes qui sont trop longues !». Magnifique réplique surtout venant de la part d’un homme dont les semblables voilent leurs femmes de la tête aux pieds. Alors, question : aurions-nous connu cette régression culturelle et intellectuelle qui nous éreinte actuellement si l’entrée du Maroc dans la modernité ne s’était pas faite par le biais du colonisateur ? Si nous ne traînions pas toujours, enfoui au fond de notre être, ce complexe du colonisé ? Il y a fort à parier que non. Ou du moins, pas à ce point.