Ce dimanche à  l’USM

Le désastre social avec cette montée vertigineuse des inégalités fait que la demande d’égalité éclipse celle de liberté. Celle-ci ne va-t-elle pas en payer le prix lourd ? Toute la question est là  car c’est sur ce point qu’auront lieu les batailles à  venir. Dans cette histoire ouverte, il revient donc à  chacun d’écrire sa partition et de se battre pour la faire entendre.

Ce dimanche à l’USM, nous avons été nombreux à renoncer à la grasse matinée pour venir écouter les réflexions d’Elias Sanbar et Edwy Plenel sur la Palestine et le Printemps arabe. Organisée par l’association Solidarité Maroc-Palestine, cette conférence s’est tenue en marge du salon du livre auquel les deux auteurs avaient été invités à participer. La notoriété du premier comme du second explique la présence massive du public malgré l’horaire dominical. Elias Sanbar compte parmi les plus connus des auteurs palestiniens. Historien, il a beaucoup écrit sur les réfugiés palestiniens. Depuis novembre dernier et l’entrée de la Palestine à l’Unesco, il est l’ambassadeur de celle-ci au sein de l’organisation internationale. Edwy Plenel, pour sa part, fait partie de cette génération de grands journalistes français engagés dans la cause des peuples. Directeur de publication du journal Le Monde de 1996 à 2004, il dirige actuellement le site Mediapart.

Quels qu’eussent été l’heure et le jour de la conférence, nous aurions été nombreux à venir entendre ces deux conférenciers. En ces temps de bouleversements majeurs, le besoin d’éclairages instructifs et d’analyses pertinentes s’exprime au niveau du plus grand nombre. Même celui qui, jusque-là, ne prêtait qu’une oreille distraite aux remous du monde -et de sa société- se trouve aujourd’hui dans l’obligation de s’y intéresser. Pour une raison évidente ; son quotidien peut s’en voir lourdement affecté. Apprendre que des troubles ont eu lieu à Taza, faisant plusieurs dizaines de blessés ne peut plus laisser quiconque indifférent. Tout comme de voir se multiplier les cas d’immolation par le feu dans le pays. Cette colère et cette désespérance, pour n’être absolument pas nouvelles, se sont faites soudain plus audibles depuis le printemps arabe et c’est tant mieux.

Alors de cet événement majeur, que nous ont dit ces décrypteurs de l’histoire en cours ? Dans son intervention, Elias Sanbar a tenu à démentir l’allégation selon laquelle la question palestinienne aurait été absente du printemps arabe ou qu’elle ne mobiliserait plus les foules. Faux, a-t-il affirmé. Il ne faut pas confondre visibilité médiatique et réalité des faits. La bataille des peuples arabes pour leurs droits va de pair avec la lutte du peuple palestinien pour recouvrer sa terre. Dans les deux cas, il y a bataille pour le droit. Et de rappeler que, avec la demande officielle d’adhésion de l’Etat de Palestine à l’ONU et l’entrée de celui-ci à l’Unesco, la lutte des Palestiniens s’est déplacée justement depuis l’automne sur le terrain spécifique du droit. 

Comme Elias Sanbar, Edwy Plenel a mis en lien la levée historique du drapeau palestinien sur l’Unesco et le printemps arabe. Il la classe parmi les déplacements provoqués par ce dernier. Pour le journaliste, le printemps arabe constitue «la première bonne nouvelle du XXIe siècle». Ces peuples, qui semblaient plongés à jamais dans «le malheur arabe», se sont réveillés et cet événement-là, «cet événement improbable»… «débloque les situations, les accélère». Grâce à lui, «c’est une immense peur qui s’est effondrée» argua-t-il avec passion. Mais lui fut-il alors demandé en filigrane, quid de la nouvelle peur qui émerge avec l’installation au pouvoir des islamistes ? Les dictatures mises à terre s’étant réclamées du nationalisme arabe, «le surgissement de l’islam politique est une sanction normale qu’il faut intégrer», répond le directeur de Mediapart qui, avec l’historien Benjamin Stora, vient de signer Le 89 arabe, ouvrage où le printemps arabe est classé au même rang d’événement fondateur que la Révolution française de 1789 ou la chute du Mur de Berlin de 1989. Insistant sur le fait que «ces histoires sont en cours d’écriture», il explique que, parmi les déplacements provoqués par le printemps arabe, il en est un de toute première importance : l’acceptation nouvelle de la pluralité politique par les islamistes arrivés au pouvoir. Et de citer l’alliance entre Moncef Marzouki, l’homme de la gauche laïque avec les islamistes en Tunisie, «un laboratoire» à suivre de très près.

Pour Edwy Plenel, «la clé qui a mis en branle ces peuples, c’est l’égalité». Dans les événements actuels, le plus important donc est que «les sociétés se sont remises en branle». Ceci serait «le début d’une histoire ouverte» lors de laquelle d’autres batailles seront à mener. Il conclut en disant qu’il «faut accompagner avec lucidité un chemin qui s’invente en marchant». La formule est très belle mais la poésie des mots ne dissipe pas l’appréhension devant les «batailles» nouvelles à venir. Le désastre social avec cette montée vertigineuse des inégalités fait que la demande d’égalité éclipse celle de liberté. Celle-ci ne va-t-elle pas en payer le prix lourd ? Toute la question est là car c’est sur ce point qu’auront lieu les batailles à venir. Dans cette histoire ouverte, il revient donc à chacun d’écrire sa partition et de se battre pour la faire entendre.