Casser les murs

Voilà la très belle histoire d’une jeune femme qui paie aujourd’hui de sa liberté le fait d’avoir voulu casser des murs. Des murs doubles. Ce premier qui l’enferme, elle, la juive israélienne, dans un monde où l’Autre, «l’Arabe», est l’ennemi absolu. Et ce second qui la cantonne, elle, la juive nord-africaine, dans une communauté où on ne peut que voter Likoud et prier pour la venue du Messie.
Cette jeune femme s’appelle Tali Fahima. Alors que rien ne l’y prédestinait, elle est aujourd’hui une héroïne pour les enfants du camp de Jénine en Palestine et une traîtresse pour ceux de son quartier, en Israël. Tali Fahima, 28 ans, a grandi à Kiriat Gat, une de ces villes de développement où ont atterri les juifs en provenance du Maghreb à leur arrivée en Israël. Traités comme un «matériel humain» ramené pour remplir un espace vidé de ses habitants d’origine, installés dans des cités de peuplement placées sur la ligne de front et donc exposées aux attaques des fedayins palestiniens, ces transplantés ont développé une double détestation ; celle des Ashkénazes, aux commandes de l’Etat, qui les considéraient comme des êtres primaires et celles des Palestiniens dont ils essuyaient le feu. Ceux qui les regardaient de haut appartenant à la gauche travailliste, eux, par opposition, ont rejoint les rangs de la droite conservatrice, le Likoud, premier parti politique qui sut leur parler et restaurer leur dignité bafouée.
Ainsi donc, à Kiriat Gat où s’est écoulée l’enfance de Tali, on donne sa voix au Likoud et on déteste les «Arabes». Issue d’un milieu pauvre et illettré, Tali ne déroge pas à la règle. Mais voilà, chez elle, sa mère aime particulièrement écouter la musique marocaine. En grandissant, Tali apprend aussi à l’apprécier et, plus largement, la musique arabe dans son ensemble. Ce sera sa première passerelle avec ce monde de l’ennemi que tout vous conditionne à haïr mais dont les résonances réveillent une mémoire ancestrale. A partir de là, se développe chez la jeune fille une curiosité quasi obsessionnelle pour l’autre bord. A vingt-trois ans, Tali quitte Kiriat Gat pour Tel Aviv où elle est secrétaire dans un cabinet juridique. Son horizon s’ouvre. Alors qu’aux dernières élections elle a encore voté Likoud, sa soif de comprendre ce qui se passe du côté de «l’ennemi» la conduit à explorer des sites web arabes et à converser avec des surfers du Moyen-Orient. Un film et une rencontre vont bouleverser sa vie. Les «enfants d’Arna» est un documentaire consacré à un projet de théâtre d’enfants du camp de réfugiés de Jénine. Il raconte l’histoire de petits acteurs que la mort va tous faucher, à l’exception d’un seul. La vue de ce film ébranle profondément Tali.Plus décisive encore, il y a la rencontre avec Zakaria Zubeidi. Chef de la Brigade des Martyrs d’Al Aqsa à Jénine, Zakaria est activement recherché par le Shin Beth qui, par cinq fois, a tenté de l’assassiner. Il se trouve aussi qu’il est l’unique survivant de ces «enfants d’Arna». Au départ, Tali ne le perçoit que comme un terroriste responsable de la mort de civils innocents. Mais un article de journal lui apprend son histoire, comment l’armée israélienne a démoli sa maison et tué sa mère. Naît en elle le désir de l’approcher. Par le biais d’un journaliste, elle lui fait passer, sans grande illusion, son numéro de téléphone. Surprise, il l’appelle. Ils se parlent et se reparlent. Elle lui fait part de sa désapprobation des attentat suicide. Il lui raconte l’occupation, l’oppression et l’humiliation. Un jour, elle prend la décision d’aller sur place, là-bas à Jénine. Pour juger par elle-même. Elle va dans ce qui, pour les Israéliens, représente le nid du terrorisme par excellence. Là, sa conscience politique bascule pour de bon. Elle découvre la réalité d’un peuple qui résiste. Ceux qui, jusque-là, étaient à ses yeux des «terroristes», elle va désormais les nommer «combattants de la liberté».
De retour en Israël, elle raconte ce qu’elle a vu. Elle veut créer une association humanitaire, aider d’une manière ou d’une autre ces enfants palestiniens dont elle a découvert l’injuste quotidien. Mais, par sa démarche, elle, la fille de Kiriat Gat, Tali Fahima a transgressé un interdit suprême : passer de l’autre côté du mur.
Dans un premier temps, les services de renseignements tentent de la retourner. Sans résultat. Sa transgression va alors lui coûter cher. Août 2004, elle est arrêtée. Lui échoit ainsi le douloureux privilège d’être la première Israélienne à se voir appliquer une mesure réservée jusque-là aux seuls Palestiniens : la détention administrative. Cette mesure, dont des dizaines de milliers de Palestiniens ont pâti, permet d’enfermer quelqu’un sans jugement pendant six mois renouvelables. La presse s’acharne sur Tali Fahima, salit son image en la présentant à la fois comme une dangereuse terroriste et comme la maîtresse de Zakaria Zubeida. Mais une mobilisation des pacifistes israéliens s’organise autour de la jeune femme. En France, l’Union juive française pour la Paix initie et anime une campagne pour sa libération. Alors le gouvernement israélien change son fusil d’épaule. Il lève la détention administrative et l’inculpe pour «intelligence avec l’ennemi». Le dossier est vide mais elle risque la perpétuité. Le jour du procès, une très belle lettre lui arrive de Jénine. «Tu nous manques, on pense à toi», lui écrivent en mille petits mots émouvants les enfants de Jénine.
L’acharnement du gouvernement d’Ariel Sharon sur Tali Fahima donne la mesure de la transgression commise par cette dernière : celui d’avoir franchi non pas un, mais deux murs. Celui d’avoir refusé de demeurer enfermée dans la logique de la haine qui dépouille l’autre de son humanité et en autorise le meurtre. L’histoire de Tali Fahima est l’histoire de ces êtres d’exception qui, en posant des actes de transgression tel que celui évoqué ci-dessus, ont la capacité formidable de changer une réalité. Imaginons, un seul instant, que, de part et d’autre des camps ennemis, des hommes et des femmes enjambent les frontières et se redécouvrent pour ce qu’ils sont : des êtres de chair et de sang avec leurs joies et leurs peines, leurs peurs et leurs rêves. Qui, alors, devrait raccrocher son tablier ? Les marchands d’armes et de mort, bien entendu